Existence virtuelle

Assis sur un banc blanc, je pose mes yeux sur le lac des cygnes. Mais cette beauté n’ait qu’illusion. En effet, la solitude plante un décor en désaccord : la souffrance est là. Elle dévore chaque instant par l’absence de Cynthia, mon ex-femme. L’année dernière, elle m’a quitté. Suite à cette douloureuse rupture, je suis devenu un zombie. Je me suis enfoncé dans les abîmes. Cette séparation si soudaine, qui s’est fondée sur un regrettable malentendu, a creusé ma tombe. Je me suis ainsi renfermé sur moi-même.

Un matin, un collègue de boulot – l’unique personne qui me parle – m’a aiguillé sur le monde virtuel afin de sortir de cette vie languissante. Ainsi, il m’a mis sur les rails d’un nouvel espoir. D’ailleurs, il est le seul à se soucier de mon état de santé.

Depuis peu, je calme en moi ce besoin appuyé de communiquer avec des êtres humains. Même si ces derniers ne sont que de simples avatars. Cependant, grâce à ce nouvel univers que j’explore, je me suis fais des tas d’amis prêts à me soutenir. Une seconde famille en quelque sorte. Je suis triste de voir qu’au boulot on ne prenne pas le temps de s’ouvrir aux autres.

Suite à mon divorce, je me suis réfugié dans ma tanière, dans ce qui ressemble à une chambre de bonne : un appartement de quinze mètres carré. Mon four micro-onde jouxte mon ordinateur. J’ai en fait une simple connexion à Internet ; loin des technologies dernier cri. Elles sont en effet hors de prix pour mon portefeuille, sachant que je dois verser une pension alimentaire à Cynthia tous les mois.

Je me sens si bien dans mon cocon, les yeux rivés sur mon écran. J’avoue que j’ai du mal à me détacher de mon réseau social.

Après une longue journée de boulot dans mon usine d’automobiles, je n’ai qu’une hâte : être devant mon écran d’ordinateur. Il faut dire qu’être dans les embouteillages n’arrange pas ma mauvaise humeur qui va croissante – ma patience étant à lame fine –.

En fait, mon boulot me lamine. Je suis usé par ces heures interminables qui ne cessent de me marteler comme un marteau-piqueur. Le soir venu, j’essaye d’oublier Cynthia. Alors, je me noie dans la toile. Une pizza pendant à la bouche, je m’installe sur mon vieux fauteuil de bureau, rongé par les années. Malgré la fatigue, je reste de plus en plus tard dans mon monde virtuel. Depuis une semaine, c’est tous les jours le même scénario : boulot, Internet et dodo. Ceci étant, je me lasse un peu. Mais, à chaque fois, je suis comme hypnotisé pour mieux m’imprégner du monde invisible qui sommeille derrière mon écran. Je pense que c’est difficile de comprendre que je ne sorte pas de chez moi pour goûter au monde réel. Etrange, mais j’ai l’impression que mon réseau d’avatar est greffé et à mon corps et à mon esprit.

Le lendemain : rebelote.

Durant dix ans, j’ai sué, comme un malade, sur les chaînes de montage de mon usine. Et là, au gré des réprimandes qui pleuvaient derrière mon dos, je me suis fais virer sans autre forme de procès. A ce qu’il paraît, je néglige – au jour le jour – mon travail au regard d’une vie privée qui empiète sur le terrain professionnel. Je ne suis même pas passé par la case de départ qui semble la plus logique : voir le médecin de travail. Au lieu de cela, ils m’ont jeté en pâture dans une arène pleine de fauves : la psychiatrie. D’ailleurs, on me prend pour un zombie, un drogué sur le fil du rasoir.

Internet m’apporte ma dose pour calmer mon obsession : Cynthia. Mais, je prends conscience que mon licenciement m’a blessé au plus profond de mon être : ce qui me laisse un goût amer. Cela me met en rage. En deux jours, j’ai incendié les membres de mon réseau virtuel. De là, j’ai de plus en plus de mal à me faire accepter dans les nombreux forums. Je suis soi-disant vulgaire avec les internautes. Du coup, je m’enfonce lentement dans la solitude. Je suis devenu un vagabond qui subit ses problèmes.

Ceci étant, la raison me rattrape au filet. Je décide de faire une pause. Je n’aime pas trop toutes formes de thérapie. Je passe juste un mauvais cap dans ma vie – mon divorce m’a abîmé à l’intérieur –. Je gère au mieux mon existence. Une chose est sûre : il faut absolument rompre avec la camisole qu’est internet. Je me rends compte que je me suis perdu dans ce cercle vicieux.

Mais, je ne résiste pas. Je récidive : la tentation me pend au bout de nez. Trois jours se sont écoulés avant que je m’abandonne de nouveau sur la toile. Je remets ma camisole. Je tourne la page sur Cynthia. Et, je décide de m’inscrire à un site de rencontre pour peut-être trouver mon âme sœur. Même si j’ai un léger doute sur ma soudaine naïveté.

Je dois avouer que je freine mes relations avec le monde extérieur. Je suis pris dans l’engrenage. Ceci étant, je chatte avec de nombreuses femmes venues de différents horizons, même si inconsciemment je recherche la copie conforme de mon ex-femme. Elle est mon addiction, ma raison d’être.

De plus, je me sens mal dans ma peau : je suis en surcharge pondéral. Les pizzas s’accumulent dans mon estomac peu habitué à la malbouffe. Les bons petits plats cuisinés de mon ex me manquent. Mon moi intérieur m’insuffle quelque part dans ma tête, entre deux toiles d’araignées, que je dois vraiment faire une croix dessus.

Depuis que je suis sur le site rencontrons-nous.com, je supporte mieux mon divorce avec Cynthia. Chaque rencontre m’apporte son lot de consolation, tout le poids de la considération. Je me sens moins seul. Cela me fait de la compagnie nocturne. Le jour, je passe mon temps, ou plutôt je le perds, sur les forums sous un tout autre pseudonyme. J’ai le cerveau constamment connecté à internet. En fait, je n’ai qu’une seule hâte : ma connexion avec mes amies le soir jusque tard dans la nuit. J’ai tant besoin de contacts même si cela reste virtuel. Je m’ennuie sans mes petites fées de la nuit.

D’ailleurs, parmi mes amies internautes, une fille sort du lot. Je l’ai récemment croisée sur la toile pas plus tard que hier soir. Et, il s’est déjà créé un lien qui nous unit, nous nourrit. Elle remplit ma solitude de paroles que je m’abreuve avec délectation. L’heure qui suit, je suis toujours connecté en parallèle sur différents forums.

Réveillé par mes doigts qui galopent sur le clavier, mon chat Félix réclame sa pâtée en miaulant. Pas une minute à perdre. Je ne me permets pas de me déconnecter de mon tissu social. En effet, je vois en ma nouvelle partenaire-internaute une conquête : dieu qu’elle m’obsède. Elle enivre ma vie d’un doux vin. Ce vin qui coule le long de mes veines.

J’ai du mal à garder mon calme. Elle raisonne en moi comme une douce symphonie. Elle est mon oxygène… Pourtant, elle est virtuelle. Elle n’existe que par des mots. Pourquoi autant de frénésie lorsqu’elle se connecte… ? Je n’en sais rien mais elle est ma vitamine, ma drogue pour survivre à mon dernier divorce, à ce monde de plus en plus en solo. Je suis un toxicomane en manque. J’ai dépassé le seuil de l’aveuglement. Je la veux. Malheureusement, elle préfère que nous nous échangions de simples courriels.

Quand à Félix, il se frotte contre moi, mais abandonne le combat. Tant pis, ce soir il ne mangera pas…

Il se fait tard. Je dois sortir pour faire les courses. Mais, je ne peux pas. Et si elle m’attendait derrière son écran ? Je suis pris de sueur. J’ai peur de perdre le moindre fil tendu entre nous : un contact vital et nécessaire. Tant pis, pour la énième fois, je décroche mon téléphone – il se trouve dessous mon fauteuil jouxtant une pile de vieux magazines sur laquelle repose Félix – et je compose le numéro de ma pizzeria.

Je me lève et ferme les volets pour tromper le temps qui s’écoule. Il me suffit de regarder l’horloge accrochée juste au-dessus de mon ordinateur… pour ne pas louper mes nombreux rendez-vous sur les forums et surtout sur le site rencontrons-nous.com. Je m’affale sur mon fauteuil devenu mon trône : j’y dors, j’y mange, j’y construis ma vie. A l’étroit dans mon appartement de quinze mètres carré, je le partage avec mon compagnon de fortune Félix.

On sonne juste avant mon rencard nocturne. J’ai du mal à décrocher les yeux de mon écran. Pourtant, il faut bien que je me nourrisse. Le pizzaïolo a l’habitude de mon manque de courtoisie.

L’intéressé sonne longuement.

Je finis par ouvrir la porte.

Surprise !

J’avais fini par l’oublier…

Mon propriétaire me regarde droit dans les yeux et me demande de payer mon loyer sur le champ. Il insiste durement.

Je fais un pas et je lui règle une partie du montant de mon loyer en piochant dans ma boîte à chaussures – en cachette –.

Mais ce dernier est loin d’être satisfait. Il me menace d’envoyer le huissier dans la semaine qui suit.

Je ne peux pas puiser dans mes dernières réserves au risque de perdre le contact avec mon monde virtuel. Alors, je raconte au propriétaire que j’ai hérité de ma vieille tante. Et, je lui fais comprendre que le mois prochain, je pourrai le payer. Les démarches administratives avec le notaire étant lourdes, il faudra attendre. Il finit par lâcher prise.

18h56. Enfin, je me connecte au site rencontrons-nous.com. Dans quatre minutes, la belle est là.

Ça sonne une fois de plus.

Je ne veux plus bouger de mon fauteuil. Si c’est le pizzaïolo, c’est trop tard. Il n’a qu’à arriver à l’heure. L’heure c’est l’heure. Je suis occupé à chatter avec mon amie, malgré la faim qui me tenaille. Elle est mon obsession. A chaque mot, je me sens en symbiose avec la belle inconnue. D’ailleurs, je suis submergé par ce sentiment qui n’a en effet aucun sens. Comment puis-je être prisonnier d’un amour platonique que j’imagine ?

J’entends à nouveau sonner.

Drogué par le monde virtuel, je ne bouge pas d’un pouce… Je me laisse emporter par ma partenaire-internaute. Elle est à la fois cette paille qui me vide du flux essentiel – mon Moi – et cette flamme qui m’illumine à cœur bercé.

Je ne la connais pas. Et pourtant, elle est mon impulsion. Je suis hypnotisé par tant de beauté – elle m’a laissé voir sa photo sur laquelle elle est sexy et glamour. Moi, qui suis d’une beauté quelconque, je suis exalté à l’idée de plaire à une australienne qui puisse être. J’apprends qu’elle est antiquaire et travaille auprès de son père qui s’occupe des différentes expositions à travers l’Afrique. Elle s’appelle Jennifer. Dommage qu’elle ne veuille pas qu’on chatte avec la cybercaméra en temps réel ! Elle refuse catégoriquement sans quoi elle m’abandonne… Cette éventualité me donne des sueurs froides. Elle m’a permis d’effacer, caché dans un coin de ma mémoire, mon ex-femme. Cependant, je reste tout de même intrigué par ma mystérieuse campagne nocturne.

Elle façonne mon état d’esprit. Si je ne lui écris pas quotidiennement, je me perds dans ma dépression. Je pense à ce fantôme jour et nuit. Elle est mon élixir, ma voie, ma chance : je veux suivre le sillon qu’elle creuse sur mon cœur.

En fait, ma nouvelle conquête me révèle qu’elle a besoin de moi. Elle me fait suffisamment confiance. Elle a un lourd secret que je ne dois absolument pas divulguer à qui que ce soit. Elle a ma parole…

Mais voilà que je me mets à fantasmer sur la vie trépidante de ce fantôme virtuel, ou plutôt cette femme ô combien attachante ! En réalité, je la soupçonne d’être plongé dans l’univers glauque de la mafia ou autre organisation du crime. Ceci dit, je me laisse séduire par Jennifer qui semble à la fois si ingénue et si envoûtante.

J’ai envie de dire : stop ! Mais rien à faire. Je l’ai dans la peau.

Je veux en savoir un peu plus sur la belle Jennifer. Cependant, attention danger ! Je reste sur ma réserve… ! Depuis qu’elle m’a proposé un pourcentage sur son magot et son trésor archéologique – elle doit le sortir d’un pays africain en pleine mutation politique pour le sauver d’un éventuel pillage –, je suis partagé entre le désir et la prudence. Est-ce un trafic ou une réelle sauvegarde d’antiquités ? Elle me demande mon aide au prix d’une vie à deux loin de tout. De là, elle attise ma curiosité : est-ce une blague ? Tant pis, pour en avoir le cœur net, je me lance dans l’aventure.

Mon sentiment actuel : elle est ce serpent à tête d’ange qui vous manipule comme une marionnette. Quel mensonge se cache derrière l’écran, derrière les mots qui colorent mon quotidien ? J’ai conscience, à moins d’être paranoïaque, que la belle joue avec moi. Mais, j’ai le cœur en laisse à de fortes émotions. J’ai peut-être signé avec un ange déchu ?

Comment puis-je être l’instrument d’un fantasme ? Les gens ignorent réellement ce que je ressens dans ce désert amoureux, à ce moment précis. Il est vrai que sauvegarder des antiquités des soi-disant pillards est une noble action. Mais, se partager un pactole de près de cent mille dollars est une belle farce ! Elle est peut-être mythomane ? Cependant, elle m’a choisi : c’est une preuve suffisante d’amour.

Je dois l’oublier. Mais l’effacer de ma mémoire est une mission impossible. Elle a réussi à me soulager des sentiments que j’éprouvais pour mon ex. Je me sens mieux. Je décide de m’embarquer quand même dans l’aventure avec Jennifer. J’ai vraiment envie d’elle depuis que je l’ai vue en photo. Et, ses messages sont remplis d’amour. Elle me parle de couple, de joie, d’une vie riche en émotions, de grands projets auxquels j’adhère sans frein. Elle veut aussi des enfants. Elle prône la fidélité et elle a beaucoup d’amour à donner. A ce que j’en sais sur elle : elle aime aussi la tarte aux myrtilles !

Elle est mon alcool, mon ivresse. Elle est ce vers de trop que je bois au bar de mes pensées. Un vers, un poème qui se déguise en cette ravissante australienne. Elle nourrit mon esprit. Il me la faut pour survivre. Je ne conçois pas la vie sans elle, sans ailes. Je suis accroc à elle. Je ne pense plus qu’à ce fantôme nocturne. Je suis totalement dépendant de cette sensualité qui se dégage de ses courriels.

L’amour virtuel est comme un loup pour l’Homme, je suis sa proie. Je ne peux pas me débattre pour me sortir de ses griffes. Je ne pense plus qu’à elle. Pourtant, cette drogue, j’en ai besoin car je sors de ce poison qui coule dans mes veines : mon ex-femme.

Que m’arrive t-il ? Jour et nuit, j’ai faim de Jennifer : ce loup-garou. Me connecter à Internet me procure un plaisir intense, une sensation de satiété sentimentale.

J’accepte de poursuivre notre deal. Pour elle, je serai prêt à faire n’importe quoi.

Je dois me rendre à l’aéroport d’Orly pour réceptionner le colis – trois valises – selon un plan bien ficelé à l’avance. Je suis censé me faire passer pour un antiquaire.

Je vais enfin la voir. Je me précipite sur mes clés de voiture. Est-ce que notre stratégie est sans faille ? Je l’ignore !

A peine les clés en main, une sueur froide parcours mon corps. Soudain, je me rends compte que je ne peux pas sortir de chez moi. J’ai ce besoin absolu de rester connecté à Internet. J’ai peur du monde extérieur, du vrai monde. Ce qui en soi est paradoxal pour quelqu’un qui recherche le contact.

Concours de nouvelle

Emorizo, alias F. Ménez, extrait de Rendez-vous insolites avec le destin (2009)

Copyright© Tous droits Réservés, Rendez-vous insolites avec le destin, F. Ménez-2016

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