La Clef des Songes

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Il est un lieu qui jadis abritait les légendes courant sur les terres du Milieu des Songes. Elles baignaient dans un cadre majestueux : les forêts étaient luxuriantes et chargées de couleurs. La Nature offrait, au somptueux paysage, une faune endémique. De plus, greffée à la montagne Késûa, une cité dominait avec carrure le royaume céleste : Ghandèq. La légende veut qu’un beau jour le jeune roi Hassham décide de fonder Ghandèq en hommage à la beauté de Aïssa de Nagar, fruit du Songe et de l’Amour.

Aïssa, une jeune et intrépide bergère, dégageait une aura douce, délicieuse et délicate. Elle communiquait, avec générosité, sa joie de vivre à tous ceux qu’elle croisait sur son chemin.

Ses yeux d’un gris-bleu, trempés dans de l’acier, transpercèrent un jour le cœur affamé du jeune Hassham. Elle nageait là, au bord de la rivière couleur or argenté, ses longs cheveux blonds couchés sur ses épaules. Elle était si gracile et elle maquillait derrière son regard sa gêne. Quant au roi, il fixait la jeune femme avec délectation et paix.

Le temps n’avait aucun pouvoir dans le Milieu des Songes. Il ne faisait que passer.

Le roi Hassham édifia Ghandèq, aidé des habitants de la forêt : les Gnums, les Karakkass, les Naya à tête de bouc et autres créatures singulières qui peuplaient le royaume. La cité naquit dans la convivialité, la liberté et la joie. Et le nom de Aïssa de Nagar, fille de berger, se propagea dans tout le Continent avec comme emblème : Paix et Amour. Une fois finie, la cité prêtait son prestige aux futurs mariés. La jeune princesse rayonnait de tout son chat-arme sous une robe dont le style rappelait étrangement la toge Kemsura.

L’ambiance sentait bon la sérénité. Puis, le roi remis une boite à musique, qui renfermait la clef du Milieu des Songes, à sa tendre et bien-aimée Aïssa de Nagar.

La cité était nourrie de philosophes, de magiciens, de fleuristes et autres. Une multitude de créatures animaient les rues. Il y régnait une atmosphère fantasmagorique et paisible.

La légende raconte que le roi érigea des centaines de statues à l’effigie d’Aïssa. Ceci afin de témoigner du bonheur, de l’équilibre harmonieux entre les différentes créatures.

Puis un jour, le Milieu des Songes s’effaça. La boite à musique avait disparu dans le silence. Le monde merveilleux avait cessé d’exister dans le cœur des enfants de la sphère qu’on nommait : Terre. Ils étaient comme éteints, déconnectés de l’Imaginaire…

Quelque part sur Terre, une jolie petite fille de trois kilos naquit sous le signe des Gémeaux. Son thème astral était chargé d’un destin hors norme. Elle était le dernier espoir pour sauver les humains de l’ombre. Ils avaient fini par oublier la notion même de Rêve. Ce moment durant lequel notre inconscient écrivait une histoire avec comme toile de fond : une partition de musique qui faisait danser les images !

Un jour où l’automne préparait ses troupes dans la forêt, Émeraude assista à un évènement inopportun. Une créature – une chose inimaginable – s’immobilisa au regard de la jeune fille quelque peu effrayée. L’être puisait dans la peur d’Émeraude puis disparut aussitôt sans laisser de trace. Enfin presque ! Car, ce qu’elle avait vu dépassait son entendement. Son cerveau avait disjoncté : c’était la seule chose rationnelle qu’elle pouvait penser. Mais, une faille s’installa dans sa mémoire.

De retour chez elle, elle ne fit pas part de sa rencontre à ses parents, convaincue qu’elle passerait pour une folle. Elle monta dans sa chambre, le regard incertain. Que s’était-il passé dans la forêt ? Était-ce une hallucination ? Elle avait eu le temps de lire sur le visage de la chose apeurée un appel à l’aide. Tout le film de sa rencontre se défila dans sa tête comme une pellicule. Elle subodorait qu’elle voyait des choses que les autres ignoraient. La créature n’était pas laide. Au contraire, il émanait d’elle une certaine chaleur. Comment cela se faisait-il qu’elle fût la seule à avoir été témoin d’un tel phénomène ? Tralon était l’unique personne à pouvoir lui répondre.

Quelque temps auparavant, le vieil homme lui avait révélé que la nuit précédant la nouvelle lune, elle verrait des choses inexpliquées pour une Rationnelle. Et surtout, il l’avait rassurée… L’homme était sorti de nulle part et déjà elle sentait qu’elle pouvait lui faire confiance. Quelque chose d’irrationnelle la liait à lui.

Du coup, il lui semblait invraisemblable qu’un monde, aussi froid et neutre que la Terre, pût exister. Elle pressentait depuis longtemps que la vie manquait d’un je-ne-sais-quoi. Elle éprouvait un sentiment si lointain, si loin de ses racines.

Elle décida de passer voir son nouvel ami Tralon. Elle lui confirma que les Terriens n’avait pas toujours été ainsi. Elle avait ressenti quelque chose de chaud… lui traversait la peau même si cette notion échappait à sa réalité toute construite. Tralon lui confia qu’un jour, jeune, il avait effleuré un monde parallèle. Mais ce dernier s’était dissipé aussitôt. Cela n’avait été qu’un bref détour. On lui avait juste insufflé une mission des plus secrètes. D’ailleurs, il cachait à sa jeune protégée son véritable rôle dans cette partie d’échec. Émeraude en était apparemment la principale pièce.

La certitude le gagna : il se pouvait bien que se fût elle. Maintenant, il attendit le troisième signe.

Sur Terre, les adultes avaient oublié le nom même de ce monde : le Milieu des Songes. Ils avaient perdu le langage des mondes parallèles en vieillissant. Ils éduquèrent leurs enfants comme des robots prêts à être des humains à l’emploi, loin de tout flottement de « fantaisie ». Les Sages avaient répandu leurs bonnes paroles. Ils cachaient les textes et autres objets faisant référence au Royaume des Rêves dans le Grenier des horreurs. Ils furent les premiers à le défier et à le considérer comme un poison pour le développement de la société tel qu’ils l’entendaient. Ceci dans le souci de faire face à un monde en décadence.

Émeraude avait en fait enfreint la loi sacrale : voyager dans le rêve. Sous la menace d’un lavage de cerveau plus dur, elle se tut. Ses parents n’y avaient vu que du feu.

Elle cherchait à travers ses rêves interdits de comprendre ce phénomène : l’imaginaire. Ce qu’elle avait vu était si… comment le dire ? Enfin, il n’y avait pas de mot pour décrire son état d’âme. Elle s’enfuit et rejoignit dans le plus grand secret celui qui lui avait ouvert les portes au hasard d’une rencontre « calculée ». Tralon l’invita à le suivre : destination inconnue. Mais, elle lui faisait confiance. Ils partageaient ensemble une expérience inédite.

Pour en avoir le cœur net concernant sa protégée, Tralon la conduisit dans le Lieu Interdit : le Grenier des horreurs. Il en était l’ancien gardien. Les Sages étaient convaincu que Tralon était bien mort, mort avec sa fantaisie.

La jeune fille suivit son guide, dissimulée derrière les murailles encerclant le Grenier. Elle se réfugia auprès de Tralon dans les recoins obscurs du Lieu sacré et dangereux.

Puis, après avoir échappé à la vigilance du nouveau gardien, Tralon et Émeraude empruntèrent les couloirs sombres du Grenier. Tralon l’emmena discrètement, sous le poids d’une rencontre inattendue, au cœur des fantaisies : à la fois le fruit et le déclencheur des rêves. Arrivés au lieu dit, il laissa la jeune fille libre de circuler à travers un trésor d’horreurs. Elle finit par faire la connaissance d’un objet particulier : un jouet. Un jouet : mais qu’était-ce donc ? A quoi cela servait ? Son esprit était en ébullition : sa curiosité s’accroissait. Elle était intriguée par ce que l’on nommait, selon Tralon, une peluche. Puis, cette dernière, un panda, lui parla.

Ça y est, la magie avait opéré : Émeraude était l’élue. Aucun doute pour le vieil homme. Quelque chose s’était ouverte en elle. Elle voyait le monde différemment même si ce sentiment nouveau ne dura que l’instant d’une pensée. Elle soupçonnait l’existence d’un monde parallèle avec une note particulière. C’était le déclencheur de son éveil, de ses nouvelles notions qui fleurissaient en elle.

On racontait, pour effrayer les enfants, que le Grenier était un gouffre. Rien de plus pour ne pas éveiller un soupçon de fantasme dans leur esprit, qui comme chacun le savait, était en quelque sorte une éponge. En effet, ils absorbaient sans complexe l’Idéologie des Sages. La propagande était en place. Une simple porte pour ouvrir sur un monde imaginaire, qu’il soit l’ombre ou la lumière, pouvait déclencher une avalanche d’incertitude quant aux dogmes érigés par les Sages.

Le bal des horreurs fascinait la jeune fille, en mal d’être, dans cette société mangeuse de rêve. Quant les humains dormaient, seule la journée semblait continuer son cours sans que quelqu’un ou quelque chose ne ferma la valve. La notion même de rêve était une hérésie.

Émeraude expérimentait ce nouveau mode de pensée, de langage inconscient : donner la vie à l’imaginaire. Malgré son jeune âge, elle avait du tempérament. Elle avait en sa possession un jouet exceptionnel : une vieille peluche ayant sans doute servi à faire rêver d’autres enfants. Sa peluche était, selon Tralon, une des pièces majeures pour ressusciter le Milieu des Songes au cœur de l’humanité. La jeune fille l’appela : Boule de Neige. Elle seule pouvait communiquer avec le jouet magique. Elle était l’élue. Tout reposait sur elle. Depuis sa naissance, elle était prédisposée à sauver les hommes et les femmes de leur monotonie, de ce lavage de cerveau qui s’opérait au sein des sociétés ; de ces joies déguisées ; de ses mensonges ; de tout ce qui empêchait aux fantasmes d’exister et d’exciter la curiosité.

En chacun des êtres sommeillait une petite voix fluette. Tralon le savait. Après une patience mesurée, il l’avait enfin découverte: sa Pierre Précieuse.

Boule de Neige informa la Pierre Précieuse qu’une importante mission l’attendait. Pour la mener à bien, la peluche lui révéla une boite détenant une clef : une série de note de musique pour réveiller ce qu’elle avait au plus profond de son être, un héritage séculaire qui l’habitait. Émeraude était la seule à comprendre ce langage.

La protégée de Tralon s’arma de patience et d’attention pour construire, à partir de la petite boite à musique, un petit bout de Rêve. Elle tissa des liens avec cet inconnu tant convoité dont les Sages en avait le contrôle. Enfin presque ! Cet inconnu s’effaçait de la mémoire collective par un jeu de mauvaise donne : un dictateur qui obligeait ses sujets à créer des émotions selon des codes très spécifiques. La nouvelle doctrine étouffa le Milieu des Songes même après la mort du Père fondateur.

Émeraude n’avait pas de temps à perdre. Elle suivit Tralon dans la brume au milieu de nulle part.

Elle réunit quelques bribes de personnages merveilleux lesquels prenaient naissance dans son songe venu de cette clef. Elle était l’élue. Son plan : polluer l’esprit des humains, en l’occurrence celui des enfants, d’une bonne dose de rêverie. Mais le mal était là, bien implanté dans leur Moi et leur Ça, à l’affût du moindre danger. Celui qui lui faisait front avec son univers. Mais, Émeraude était forte. Chaque objet, chaque pensée était en connivence avec sa peluche Boule de Neige – la boite à musique était greffée à l’intérieur de son ventre –.

Puis, la brume se dissipa. Un vieux gréement apparut à la jeune fille sur la plage. Il se tenait là avec majesté. Il semblait attendre… Attendre depuis longtemps.

Elle était impatiente et curieuse face à ce phénomène. Elle était tentée de monter à bord de ce navire. Tralon avait fini sa mission. Enfin presque ! Il ne prit pas part au voyage car elle seule pouvait rentrer dans le Milieu des Songes.

Le navire semblait vide : un fantôme des mers qui caressait jadis le regard des humains. Puis, un bruit suspect jaillit de nulle part. Un petit singe, un capucin, habillé d’une salopette rouge se détachait. Il invita Émeraude à le suivre dans la cabine du capitaine. Dans cette cabine se cachait une malle magique. Elle contenait tous les trésors de la Terre selon le texte inscrit à même sur le coffre. Émeraude, sa peluche en main, l’ouvrit puis y glissa la main, l’avant-bras, l’autre main, une jambe puis tout le corps entier…

La jeune fille avait ouvert une porte sur un monde onirique : la flore colorait la cité de Gandhèq. Il y régnait une atmosphère trempée, apaisante, sereine. Puis, Émeraude sentait que quelque chose l’épiait, cachait derrière ces hautes colonnes qui semblaient des arbres portant le toit du Royaume… Soudain, un être étrange s’approcha d’elle sans crainte manifeste. Il paraissait confiant. Il s’agissait d’un Naya à tête de bouc. Dorénavant, il n’était plus qu’à quelques mètres d’elle, intimidé. Émeraude, au crépuscule de ses dix-sept ans, connaissait les créatures de l’imaginaire : ceux de l’autre côté du miroir. Grâce à sa peluche, par le bais de la clef – Sol mi ré la si…–, elle était devenue experte en la matière. Les Gnums, les Karakkass, les Naya à tête de bouc et autres créatures singulières, qui peuplaient le Royaume, faisaient vivre l’imagination des enfants depuis la nuit des temps. Mais un évènement inattendu avait eu raison du Milieu des Songes. En effet, les enfants grandissaient. Ils devenaient des adultes et oublièrent ces mondes oniriques. Ils étaient aveuglés par les responsabilités que leur fonction leur imposait.

La Naya lui fit face. Il lui parla en une langue qu’elle seule connaissait. Une langue magique qui faisait apparaître d’autres êtres enfouis dans la mémoire des enfants… Il était soulagé par sa présence. Elle incarnait la résurrection du Milieu des Songes qui se nourrissait des rêves d’enfants. Sans eux, le Royaume perdait de sa magie.

Soudain, une jeune femme à la beauté sans pareille et à l’aura bienfaisante, s’invita au comité. Elle chercha, de ses yeux doux, Émeraude qui souriait. La jeune femme pris l’adolescente par la main et l’emmena en un lieu empreint de nostalgie. Elle ne parla pas durant le trajet. Puis, des créatures magnifiques les entouraient.

Là se tenait une femme d’une beauté manifeste. La gardienne de Gandhèq semblait dormir sur son lit. Son nom était : Aïssa de Nagar… C’était la plus belle princesse de tout le Royaume. De sa voix, elle avait envoûté les hommes avec poésie.

Puis, Émeraude ferma ses paupières, tenant chaleureusement la main d’Aïssa. La jeune fille aux bouclettes d’or ouvrit une porte. A son réveil, Elle avait l’allure d’une princesse : Aïssa. Émeraude compris qu’elle détenait la clef des Songes : sol mi ré la si…

Elle était prête à nourrir le Milieu des Songes. De ses mains jaillirent des pétales de roses, de nouvelles graines… Aïssa était fascinée par les parfums, les couleurs, le goût sucré de l’air qu’elle respirait.

Elle libéra les créatures encore cristallisées, celles qui n’avaient pas vaincu l’ignorance de l’Imaginaire. Le temps les avait figés. Le Milieu des Songes se réincarna.

Dans le coin, un personnage sortit de l’ombre et rejoignit sa bien-aimée. Quelle fut sa surprise quand elle vit qu’il s’agissait de Tralon en plus jeune !

 

Emorizo, alias F. Ménez

 

Copyright © Tous Droits Réservés, Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin » (2009), F. Ménez – 2024


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