
Déjà enfant, j’appuyais mon regard sur cette porte ornée de symboles cunéiformes et d’autres plutôt d’origine sud-américaine – maya ou aztèque –. Derrière, se cachait une mystérieuse pièce. Elle retenait toute mon attention. J’étais tellement imprégnée, jusqu’aux bout des ongles, que le mystère du grenier habitait mon enfance.
La porte était verrouillée à double tour. Nul ne pouvait y pénétrer. Elle était condamnée. D’ailleurs, une légende familiale courrait autour de cette pièce que la porte abritait des regards les plus curieux.
A l’époque – je devais avoir dans les onze ans – ma grand-mère maternelle racontait, pour m’effrayer, que la mort y avait élu domicile. Mais, je n’étais point dupe. A cet âge, j’étais précoce et très observatrice. Je voulais toujours en savoir plus sur ce mystère. Ma grand-mère Lucie avait fini par céder. « Ainsi une nuit sans lune, me raconta t-elle, ton arrière arrière-grand-père Waldeck, un des plus grands médiums de son temps, a ouvert une brèche qui mena au continent des morts dans le grenier lors d’une énième séance de spiritisme. » Puis, elle reprit son souffle : « Cette nuit-là, il disparut avec ceux qui assistaient à la séance : un jeune couple et un vieil homme péruviens… Son fils a écrit dans ses mémoires qu’il régnait dans la pièce une atmosphère singulière et pesante. Une boule noire pointait là sur la table. Il fut, lui aussi, attiré par cette force inconnue. Mais, il réussit à fermer la porte à jamais comme lui suggéra son père Waldeck avant de donner son dernier souffle… Depuis plus d’un siècle, quelque chose hante les lieux. Et pourtant, la vie a repris son chemin. » Elle me regardait droit dans les yeux comme pour m’envoûter. Comme pour ne pas réveiller la chose, elle me susurra dans le creux de l’oreille : « Surtout, promets-moi de ne jamais ouvrir cette porte. Jamais, au grand jamais. Tu m’entends ! A aucun prix. Dieu, j’imagine le pire… C’est pour cela, que le grenier est condamné… »
Aujourd’hui, du haut de mes quarante-deux ans, j’ai hérité de la maison familiale, là où je naquis et poussai mes premiers cris. Ma grand-mère Lucie nous a quitté : il y a tout juste une semaine, à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans. Paix en son âme ! Je suis émue. Mamie Lucie, tu me manques déjà ! Quelle formidable femme ! C’est elle qui s’occupait de moi depuis la mort prématurée de mes parents. Elle laisse un grand vide : une larme à cœur serré.
Je sors de ma voiture. Je m’avance vers le petit portail qui s’ouvre sur un sentier. L’automne installe ses troupes : les feuilles mortes parsèment l’allée chargée de différentes nuances marron. Je marche pendant un quart d’heure sur une note de poésie : ma tendre enfance.
J’arrive à la porte d’entrée de la demeure. J’hésite. Après un moment dans le vide le plus total, j’ose ouvrir. Puis la magie opère : je sens l’odeur délicate du gâteau aux myrtilles qui me monte au nez ; des effluves de vieux bois naissant dans la cheminée.
Les volets sont clos. J’aperçois par chance, dans la pénombre, une lanterne. Car étourdie que je suis, ma torche électrique est restée dans la voiture. Le briquet à la main, j’allume la mèche de la lanterne à huile. Du coup, des ombres dansent sur les murs et le parquet. Beaucoup d’émotion ! Je suis immergée de souvenirs : je respire ma jeunesse auprès de Mamie Lucie. D’ailleurs, à chaque fois, il me semble redécouvrir une maison qui m’est une énigme.
Waldeck avait construit sa demeure en ce lieu car il en émanait une force magnétique puissante et unique en son genre : une porte ouverte à de nombreuses expériences. Dans mon enquête, j’ai découvert que ce lieu était sacré. En effet, il s’agit de la terre glorifiée des Mayas. On raconte, dans une légende locale, que là réside le canal entre les morts et les Dieux. Notamment, le Dieu du Soleil Kinich Ahau dans la mythologie maya, également appelé Ah Kinchil (« Celui au visage de Soleil »). Je pense que la malédiction s’est imposée aux descendants de Waldeck : protéger ce lieu au risque d’être sacrifié si jamais quiconque ose pénétrer dans le grenier. Cela, je l’ai appris bien tard. Mamie Lucie m’avait déjà mise en garde. Ainsi, nous étions les gardiens de la chambre verte : telle nous nommions cette pièce depuis plus d’un siècle.
Je suis portée par mon élan. Je monte à l’étage pour m’imprégner de chaque note de piano que jouait ma grand-mère. Jadis, elle avait été une pianiste de renom, juste avant la mort prématurée de mes parents. Puis, marche après marche, je me retrouve au deuxième étage. Soudain, j’arrive devant cette porte que Mamie Lucie m’interdisait d’ouvrir…Elle craignait pour notre sécurité.
L’enquête, que j’ai menée durant ses dix dernières années, m’a conduit à penser que la légende familiale est un conte pour enfant. Mais, je suis curieuse, qu’y a-t-il derrière cette porte ? Le diable ou la mort ?
Je me sens prête à affronter l’énigme de toute mon enfance.
Peu importe ! Une force intérieure m’appelle à franchir enfin le pas ! Je dois avouer que la sueur glisse le long de mes rides naissantes dessinant mon visage. Mes mains moites sur la poignée : je retiens mon souffle. Cela fait près de trente ans que j’attends ce jour. Mon cœur bat la chamade.
J’ouvre doucement la porte, ma vieille lanterne en main. Une grande armoire à glace, richement sculptée dans ce que je devine être du chêne, domine avec élégance la chambre verte. Sous sa robe de bois se cache une vieille dame. L’armoire devait avoir traversé les temps les plus reculés… De plus, je suis époustouflée par l’architecture intérieure de la pièce qui fut à l’origine le lieu de travail d’un de mes aïeux : Waldeck. Mais, nulle boule noire posée à même la table.
Point de diable ou de mort sur le terrain de jeu ! La mort a dû prendre ses valises : ennuyée par le passage rare des mortels…
Rien.
Vraiment rien !
Sûrement une chimère collective.
Suis-je tombée dans le piège des adultes qui consiste à nous raconter des légendes pour nourrir notre imagination : un conte somme toute. Pourtant, je ressens quelque chose d’inhabituelle : un je-ne-sais-quoi qui traverse le grenier. Est-ce la montée en douceur de la peur ? Mais rien d’anormal n’abrite un semblant d’outre-tombe ! Toutefois, un détail troublant retient mon attention : comment se fait-il que le miroir ne reflète pas ma propre image ? Je commence réellement à avoir des sueurs froides qui parcourent mon corps dans son entier. Mais mon esprit cartésien tente de trouver une réponse logique à ce phénomène. Je suis peut-être sujette à des hallucinations passagères. C’est sûrement la fatigue : un lâcher prise qui se manifeste après une semaine éprouvante. Le stress tout simplement ! Tout s’explique donc ! Ou alors, il s’agit sans doute d’un faux miroir ; d’un effet d’optique ; d’une illusion très élaborée pour faire fuir les plus curieux ! Par quelle magie ceci est-il possible ? Comment un tel mécanisme sophistiqué a-t-il pu être mis au point ? Je l’ignore. En tout cas, c’est ingénieux et bluffant. Cela est digne du célèbre illusionniste David Copperfield !
Bon, je vais me réveiller. Cela a eu l’effet escompté !
Soudain, comme conduite par une force invisible, je suis invitée à plonger mon regard au sol : un curieux tapis aux motifs quelque peu surréalistes jouxtant aux pieds de l’armoire. Je sens une certaine mécanique se réveiller après des décennies dans le silence de la mort. D’ailleurs, le lieu est empreint d’une atmosphère à la fois neutre et colorée : une note d’enveloppe ectoplasmique.
J’ai l’impression que quelque chose m’observe dans la pénombre en silence. Elle cherche sûrement à me déstabiliser. Je ne suis pas naïve. Et folle, encore moins ! Voilà que je parle toute seule ! Mais, je finis par laisser mon imagination gambader seule dans l’arène de mon inconscient. Un instant, j’oublie le tapis.
Mais c’est plus fort que moi. Je pose ma lanterne près du tapis. Je le contemple, mangeant des yeux cette friandise affriolante. Il apparaît des symboles très nets au centre : couleur sang ! Je recule, horrifiée par le liquide qui installe son armée de manière organisée sur ce tapis qui semble vivant. On dirait des milliers de serpents qui s’entrelacent avec méthode et discipline. La force invisible me parle dans une langue faite de sensations. Je suis folle. Mais ma curiosité m’amène à poser mon doigt sur l’un des serpents. Ce dernier est subitement avalé par le tapis. Tel un sable mouvant, c’est tout mon corps qui s’enfonce…
Moment de panique.
Quelque chose m’attire vers le bas.
Silence.
Noir.
Frayeur subite.
Silence de mort. J’ai l’impression d’être dans un cimetière, une nuit sans lune.
Où suis-je ?
Sans prévenir, un nuage transparent sort de l’immensité de l’univers noir, froid et hostile. Il m’inonde de sa lumière. Puis il reste immobile. Étrange sensation lorsqu’on me sonde en silence.
Peu de temps après, d’autres nuages apparaissent. Ils rejoignent mon premier contact avec l’au-delà. Enfin, je suppose vu l’aspect ectoplasmique du phénomène qui se manifeste sous mes yeux. Ensuite, ils s’immobilisent devant moi. Me voilà encerclée par une armée d’ectoplasmes sans forme apparente.
Où suis-je ?
Quel est donc se mirage ?
Une nuée s’approche de plus près et elle me souffle au creux de l’oreille : « Que faîtes-vous ici ? Qui êtes-vous ? » Je pointe là sans savoir quoi y répondre ! Me voilà confrontée à une sorte d’ectoplasme. Mon esprit cartésien fait tomber le masque. Maintenant, je prends conscience que j’ai toujours attendu ce moment : communiquer avec les morts. Tout me revient. En fait, depuis ma tendre jeunesse, j’étais attirée par le monde-miroir : l’autre côté. En vieillissant, mon rêve s’était endormi laissant place à la logique de tous les phénomènes dits paranormaux.
Sur le coup, je suis subjuguée par tant d’égard à mon encontre. La nuée semble menaçante aux premiers abords comme pour protéger son territoire. J’ai hérité du sang-froid de mon ancêtre Waldeck malgré quelques années de flottements. Je suis convaincue : le monde de l’au-delà existe.
Est-ce un test pour évaluer mon degré d’incertitude et de croyance ancienne coulant dans mes veines ? Soudain, un nuage plus blanc me dit : « Cela fait bien longtemps que je vous attendais…! » On eu dit des méduses, des abysses tant on peut y voir des sortes de canaux rouges et bleus se croisant intelligemment.
- Où suis-je ? Répété-je.
- Là et ailleurs ! Me répond l’ectoplasme.
- Qui êtes-vous ?
- Le prolongement…
- Quel prolongement ?
- Le prolongement de la vie.
- La mort !
- Non ! Suivez-moi, vous allez comprendre…
Je ne me suis même pas aperçue de cette soudaine légèreté. Je me rends compte que je n’ai pas eu le temps de prendre conscience de mon état : un ectoplasme. J’ai bel et bien quitté le monde des vivants.
Je m’approche d’un canal vert. Un nouveau nuage, plus vieux, se métamorphose tout en m’invitant à me laisser aller afin que la vérité s’ouvre à moi ! Tout à coup, je vois un visage se dessiner. C’est le portrait craché de Waldeck. Je l’ai reconnu grâce aux vieilles photos que Mamie Lucie m’a montrées… Le nuage Waldeck a lu dans mes pensées : « Ne sois pas surprise de me voir ! Je sais que beaucoup de questions se bousculent dans ta tête… »
Waldeck est parcouru par deux canaux : un bleu et un rouge. Cela ressemble étrangement à l’appareil circulatoire du corps humain : le bleu pour les veines et le rouge pour les artères en général.
D’ailleurs, chose étrange, j’ai remarqué que nous étions liés par tout un réseau de fils verts dans différentes nuances. Je suppose qu’il s’agit d’un canal d’échange de conscience à conscience. Cette théorie : on me l’a soufflé inconsciemment.
Qui est vraiment l’ectoplasme qui se prénomme Waldeck ? J’ai le sentiment que ma connexion avec les autres nuages – ce sont en fait des consciences – est loin d’être anodine.
Subitement, les consciences-nuages se dissipent et disparaissent pour laisser place à un…
Quelle est donc cette plaisanterie ?
J’avoue que je suis déconcertée à la vue de ce nouvel être qui me tant la main. Ce n’est pas possible. Puis l’Être adoucit l’atmosphère par magie. Il m’apparaît maintenant tout vert. Et, après deux secondes qui me paraissent une éternité, une sorte de main m’invite à le suivre.
Stupéfaction.
Je demeure interdite.
Ce que je vois dépasse mon entendement. L’Être supérieur me conduit dans un réseau intelligent, fluide et rapide : l’amniscience. « L’amniscience est la somme de toutes les consciences qui fait exister l’Univers », Me raconte l’Être…
Je comprends que la mort n’est qu’un passage dans une autre dimension contrôlée par des Témoins de Passage : la chambre verte en est la porte. La demeure de Waldeck était bâtie sur bien plus qu’un Lieu Sacré. Ce qui m’amuse maintenant, c’est de penser que les Mayas pensaient que des Dieux accompagnaient les morts jusqu’à Eux.
Le psychanalyste :
Vous vous sentez calme et détendue. Je vais maintenant compter jusqu’à dix. A dix, vous pourrez ouvrir les yeux.
Un. Vous vous sentez merveilleusement bien. Tout votre corps se réveille. Vous quittez à présent l’Être Supérieur.
Deux. Une merveilleuse sensation de bien-être vous envahit. Vous vous éloignez de l’Être Supérieur lentement…
Trois. Vous commencez à remuer vos doigts de pieds. Vous êtes calme, détendue, tranquille et en paix avec vous-même. Vous croisez Waldeck. Vous le saluez.
Quatre. Vous rencontrez les ectoplasmes qui vous ouvrent la porte du monde des vivants.
Cinq. A chaque instant, vous vous sentez de mieux en mieux. Vous êtes maintenant dans la chambre verte.
Six. Sensation de bien-être. Vous êtes sereine. Toute la séance se construit dans le calme. Vous êtes en harmonie avec la chambre verte.
Sept. Vous quittez le grenier. Maintenant, vous marchez vers ce tunnel de lumière blanche qui s’offre à vous.
Huit. Vous sortez de la demeure de Mamie Lucie
Neuf. Vous vous sentez si bien. Vous ouvrez votre cœur à la beauté de l’automne.
Dix. Vous pouvez ouvrir les yeux…
Emorizo, alias F. Ménez – Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin »(2009)
Copyright © Tous Droits Réservés, Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin » (2009), F. Ménez – 2025
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