
L’ŒIL DE CHAT
Immergé dans ses pensées qui dévorent chaque instant, Sir Charles Edwards Balchin s’évade peu à peu dans un monde idyllique…
Le 1er juin 1744
La mer est une passion dévorante depuis près de soixante ans. Voilà bien quelques années que je n’avais pas navigué sur les mers du monde avant d’être tiré de ma retraite. Aujourd’hui, je suis fier d’être aux commandes du plus prestigieux navire de la Royal Navy. Le vaisseau de ligne est un trois-mâts à trois ponts, possédant cent quatre canons en bronze sous les armoiries de Sa Majesté notre Roi Georges Ier – en majorité –. De plus, le navire de guerre peut filer sur l’océan Atlantique à la vitesse de onze nœuds. Nul bateau ne rivalise d’autant d’ingéniosité et de savoir-faire.
On ne peut avoir que du respect par son caractère impétueux. C’est le plus puissant et le plus techniquement avancé de son temps. Il nous conduira à des victoires certaines dans la bataille navale qui nous attend…
L’intelligence de son architecture prête ses traits à une forteresse flottante : tout un arsenal l’habille. Ainsi, elle inspire un silence solennel…
Le 3 juin 1744
Près de mille marins s’affairent à leur tâche pour mener à bien notre mission. Ils donnent beaucoup d’eux-mêmes pour que ce splendide vaisseau de guerre coure sur la mer ravageuse et si douce à la fois. Elle ne montre pas toujours son vrai visage. Il faut être vigilent car nous sommes sur un terrain de jeu qui nous échappe.
Je passe beaucoup de temps à étudier les cartes à l’aide de mes différents instruments de mesure pour garder le cap. Nous sommes déjà à cent miles des côtes de Portsmouth.
Le temps nous est compté. Je connais bien la flotte française pour l’avoir maintes fois affrontée durant ma carrière.
Le 1er juillet 1744
Ma mission est délicate. On m’a invité à rester discret sur le contenu de la mystérieuse cargaison. Elle pourrait susciter la curiosité et l’avarice au sein de l’équipage. Cela étant, les mille cent meilleurs marins de la Royal Navy et les cinquante gentlemen, qui constituent la noblesse britannique, ont été sélectionnés pour leur bravoure et leur allégeance envers sa Majesté Georges II.
La frégate a une puissance de feu inégalée : les canons-obusiers sont répartis sur les trois ponts, dont – et j’en suis fier – quarante-huit capables d’envoyer des boulets de quarante-deux livres. Cependant, une poigne de quatorze marins est nécessaire pour manipuler chacune de ces armes.
Il me faut maintenant préparer une stratégie d’attaque contre l’ensemble des bâtiments de guerre français…
Le 4 juillet 1744
Nous sommes arrivés à temps dans l’estuaire du Tage à Lisbonne. Le convoi britannique de l’amiral Charles Hardy était bloqué par les Français. Il est assez courant de confier des cargaisons importantes par les navires de guerre sur le retour.
La bataille s’est annoncée féroce. Les premiers coups de canon ont eu raison sur la flotte française.
Cependant, nous déplorons une perte de quatre de nos bateaux. Beaucoup de marins ont donné leur vie pour sauvegarder notre nouveau patrimoine : un trésor inestimable.
Escortés par quatorze navires, nous revenons au pays…
Aujourd’hui, 12h03 GMT
Charles Edwards Balchin repose à présent son esprit sur le monde réel. Il prend part aux investigations des plongeurs de minute en minute dans l’espoir de résoudre une des énigmes restées dans les annales de la Marine… Mais, intérieurement, il a autre chose en tête … Puis, il lit les mémoires de son ancêtre, l’amiral John Balchin…
L’océan Atlantique aux portes de la Manche, le 25 Octobre 1744.
Mes pensées se tournent sur mes souvenirs… « J’ai l’esprit confus. Je continue à voir des ombres qui courent dans tous les sens sur les ponts. Des voix d’épouvante résonnent et s’échappent de ces fantômes disparus en mer. Notre navire a léché un océan affamé. Les vents étaient surprenants par leur violence. Les dizaines de coups de canons tirées durant la nuit n’auront servi à rien. Au petit matin, dans la brume, le navire a été avalé par une mer déchaînée. Nous avons perdu corps et âmes près des îles anglo-normandes… »
Aujourd’hui, 12h11 GMT
Sir Charles Edwards Balchin, dit Charly, a en mémoire un vieux numéro de The London Gazette qui publiait le 9 octobre 1744 ces lignes de l’amirauté en une de son édition : « Deux lettres du vice-amiral Stewart, datées du 7 et du 8 courant, rendent compte de son arrivée à Spithead (…) Le vaisseau de sir John Balchin a été séparé du reste de la flotte durant une rude tempête dans l’embouchure de la Manche…» Et les chants des marins de résonner de plus belle : « Nous avons attendu longtemps avec impatience, mais pas de nouvelles d’eux : du vaisseau du courageux amiral Balchin et de ses hommes. S’il est perdu, il est allé au fond. » Au lendemain du naufrage, les marins d’Aurigny retrouvèrent dans l’eau des vêtements, des débris de bois et des vestiges flottants, sur lesquels on retrouva le nom du navire : HMS Victory.
Le 26 octobre 1744
J’étais accroché à un radeau de fortune à mi-chemin entre un canot de sauvetage et un débris de bois. Je perdais peu à peu les gentlemen de la haute société embarqués avec moi. La mer était sans pitié envers nous. La Manche, de par son tempérament, a englouti ce que j’avais de plus cher en ce monde.
Nous n’étions plus que trois à se battre contre les éléments déchirant le ciel à grands coups de fouet.
Puis, plus rien. J’avais dû perdre connaissance.
Quelque temps après, je me sentis lourd. Le radeau valsait au pas des vagues sous mon corps. J’ouvris les yeux. Mes sens se réveillaient doucement.
Le ciel était bleu comme les yeux profonds de la mer menaçante et intrigante.
Tout à coup, je pris conscience que je n’étais plus sur mon navire de la Royal Navy : le Her Majesty’s Ship Victory. Je n’avais plus qu’un simple radeau, une planche de salut. En effet, en essayant de me lever tant bien que mal, j’affrontais un troupeau de vagues léchant du regard l’horizon sans fin.
Le radeau était plutôt souple, grignoté par une mer gourmande.
J’avais toujours une bouteille sur moi au cas où : c’était mon kit de survie. Une chance qu’elle n’avait pas sombré dans le naufrage du HMS Victory. Pourtant, le contenu me paraissait suspect. Je l’ouvris. Une odeur particulière s’attaquait à mes narines au moment où je l’approchai de mon visage.
De l’urine !
Il fallait absolument que je m’hydrate… Mes lèvres étaient gercées.
J’avais soif.
Je ne savais plus pourquoi ni comment de l’urine avait pu se trouver dans la bouteille. Tant pis, j’ai quand même bu… l’eau jaune.
Et soudain, le vertige avait raison de mon corps meurtri… Voilà que faible que j’étais, le seul souvenir que j’avais gardé était: un navire qui sombrait dans l’ombre des ténèbres… Là où, l’océan n’a pas de fond…
Bon dieu, depuis combien de temps étais-je resté inconscient ? Je n’avais que ce naufrage qui me hantait encore : des corps sans vie…
Puis les jours se succédaient. J’étais de plus en plus déphasé avec le rythme temporel, et inconscient de surcroît. Je perdais mes repères et le courage m’échappait. Je me laissais mourir, envahi par un sentiment de désespoir.
Tout à coup, un mirage éclorait dans mon esprit. La matière de mon radeau m’intriguait. En effet, le bois mouillé avait une couleur de pourriture : grise.
Le radeau semblait vivant. Puis, j’aperçus des petits geysers naître du fond de la mer.
En effet, je me trouvais…
Non, c’était une théorie absurde. Mais, j’y pensais de plus en plus. J’étais persuadé d’être sur le dos d’un mammifère marin…Lequel ? Je me laissais entraîner par la providence. J’étais comme un passager clandestin empruntant la voie de navigation la plus surprenante. Comment avais-je pu amerrir sur ce radeau de chair : une aubaine pour le naufragé que j’étais.
En fait, en y regardant de plus près… j’étais sur une mer de dauphins : une dizaine tout au plus. Enfin, je repris espoir. Les dauphins sont connus pour aider les naufragés et ainsi les sauver d’une mort certaine, de cette mer mangeuse d’hommes.
Ils s’étaient relayés pour me maintenir hors de l’eau…
Aujourd’hui 13h49 GMT
Charles Edouard Balchin a consacré sa vie à la recherche de ses racines. Il se trouve que son ancêtre a vécu sur l’île de Ouessant. Il a dépouillé une multitude de documents – des registres entre autres – durant son enquête généalogique. Ses découvertes se sont tournées sur John Balchin et l’Œil de chat : une énigme enterrée par le passé…
Le 28 octobre 1744
J’ai été secouru grâce au courage des pêcheurs bretons de l’île de Ouessant ce jour béni du 18 Octobre. Ils m’ont repêché lorsqu’ils ont aperçu mes sauveurs : les dauphins. J’ai ainsi atterri sur l’île. J’ai été accueilli par les habitants comme si je faisais parti de la famille. J’ai trouvé de la chaleur humaine. En effet, Ouessant est connue pour ses nombreux naufrages. Je n’étais pas le premier à avoir échappé à un funèbre destin : un disparu de moins sur la longue liste des marins dévorés par cet ogre-océan.
Au début de mon séjour, j’étais déboussolé, amaigri, les vêtements en lambeaux et j’avais des hallucinations : le corps épuisé par l’âge et les circonstances de mon naufrage.
Une fois guéri, j’envisageais d’emprunter le chemin vers Portsmouth. On me conseilla d’attendre le mois prochain. On me croyait sûrement mort, emporté par les courants forts de la Manche. Je pensais que je serais accueilli comme un héros.
Le 13 novembre 1744
Je suis fatigué. Je sens la mort m’appeler. La vieillesse aura raison de mon échec. J’ignore si la carte qui est en ma possession est exploitable. La mer l’a endommagée. Elle contient les dernières mesures avant le naufrage. J’ai fait en sorte que l’Œil de chat soit en lieu sûr. Ne pouvant pas accomplir ma mission jusqu’au bout, j’ai confié le trésor à la mer… La bataille avec la flotte française était un prétexte pour cacher l’Œil de chat… sur un îlot perdu au milieu de l’Océan. Il fallait le faire taire. Ceci est mon testament. Je me meurs…
Aujourd’hui, 15h27 GMT
Son ancêtre est décédé le 13 novembre 1744. Comme il le souhaitait, il fût enterré sur la terre qui l’avait sauvé d’une mort redoutable et affreuse. Il reposa donc en paix sur l’île de Ouessant. Il confia son carnet de bord et ses mémoires à son jeune fils Andrew qui vivait à l’époque aux environs de Portsmouth.
C. E. Balchin a fait une longue enquête ses dernières années. Il est tombé sur un vieil homme – son cousin au neuvième degré. L’homme avait en sa possession les mémoires de leur ancêtre commun. D’ailleurs, une légende familiale courrait dans les couloirs du temps : le HMS Victory renfermerait l’Œil de chat.
Plus tard, il se rendit donc à l’île de Ouessant où il découvrit le tombeau de son ancêtre. A l’intérieur d’un coffre se trouvait une sorte de parchemin. C. E. Balchin mit la main sur la dernière carte de l’amiral John Balchin avant le naufrage.
Puis, il entend des voix, des nouvelles du large qui raisonnent dans les hauts parleurs et qui le ramène à la réalité. « Charly, je crois bien que nous avons localisé le HMS Victory. Je m’approche de l’épave… », Hurle son ami Steven McCallum, un des plongeurs de l’équipe Neptune Marine Explorer. C. E. Balchin, âgé de quatre-vingt ans, a préféré superviser les opérations à partir d’une base au port de Portsmouth. En effet, son cœur malade l’empêche d’être au côté de son équipe…
Trois heures s’écoulent. Steven McCallum met enfin la main sur le coffre de l’amiral Balchin… : l’Œil de chat est en fait un globe en or serti de rubis et de saphir. Selon le carnet de bord de John Balchin, on peut y lire le Temps si notre âme est pure – une chimère qui resta longtemps ignorée –. En effet, C. E. Balchin a une vision, une vision qui va bouleverser le Monde : un évènement majeur va se produire dans les prochaines vingt-quatre heures.
Emorizo, alias F. Ménez – Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin »(2009)
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