La Sombre Ivresse d’une Âme Paumée

LA SOMBRE IVRESSE D’UNE ÂME PAUMÉE

« La conscience est née du besoin de se reconnaître dans un monde réel. Le Samka est né du besoin de se reconnaître dans une conscience… »

H.G. Wermann (philosophe du 21ème siècle)

Une voix douce et chaleureuse, sortie de nulle part, invita l’homme au crâne-melon et aux bottes de cuir à s’installer confortablement sur le siège : « Détendez-vous Mr Kempton, l’injection de Kamswa ne sera pas longue… ! »

Comme pour chaque voyage, Bill Kempton se cramponna sur son siège tel un astronaute prêt au décollage de sa navette. Dorénavant, il allait goûter une fois de plus aux plaisirs des sens… Il était prêt à plonger dans un tout autre univers. D’ailleurs, c’est le seul endroit au monde où il se sentait vraiment chez lui ! Il n’était plus un numéro de série sans visage, parmi tant d’autre.

Le Kamswa agissait lentement sur le cerveau. Le lobe frontal subissait un léger engourdissement. Le Kamswa était une sorte d’hypnotique qui libérait totalement l’activité du thalamus. Dès l’endormissement et pendant le sommeil lent, les ondes corticales devenaient plus lentes et amples. Les neurones du PDT-LDT étaient alors silencieux. Leurs activités devenaient maximales lors du sommeil paradoxal. Tous les muscles étaient relâchés. Ensuite, on injecta une bonne dose «d’hormone du sommeil » : la sérotonine.

 

Décollage immédiat

Kempton sortait enfin de ce monde glacial, réglé comme une horloge suisse, qui l’avait vu naître. Il accéda ainsi au deuxième niveau de conscience : le Samka. Enfin, il franchissait le mur du monde des songes en toute impunité. Le Samka se libérait des contraintes du corps. Il était déjà loin, loin de son corps inerte…

Bill Kempton endossa le rôle d’un artiste dans une sorte de monde virtuel ! Cette fois-ci, il était Juankê de Vénuz. Mais ce qu’il ignorait avant tout, c’était le fait qu’on surveillait ses moindres faits et gestes comme dans une sorte de reality- show. Il était devenu acteur de son propre univers. Cependant, il n’avait pas toutes les commandes.

Depuis la nuit des temps, les hommes et les femmes ont ce besoin de conquérir de nouvelles terres… Cette fois, ils s’attaquaient à un nouveau monde, une nouvelle dimension. De plus en plus de clients frappaient ainsi à la porte du monde des songes pour échapper à eux-mêmes. Ils étaient de plus en plus nombreux à vouloir tenter leur chance au-delà des frontières du réel…

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Les yeux couchés sur la foule en flamme miaulant en rage, Juankê de Vénuz salua avec solennité son ami le public. Aaaah … !!! Ce cher public ! Celui-là même qui nourrit nos veines-passions d’un doux poison de folie ; celui-là même qui arme notre âme d’un malin plaisir qu’est l’orgueil peint d’un parfum de vanille-thé.

Le public adula avec frénésie l’artiste-peintre modelant son vieux visage au gré de cette foule déchaînée. On ne voyait que lui sous un halo profus de lumière blanche et diffuse. Il illuminait à lui seul tout l’amphithéâtre. On admirait le maître vêtu d’une dalmatique blanche, pareille à celle que portaient jadis 1es empereurs romains de la vieille Antiquité. Le blanc lui allait si bien ! De plus, il suffisait d’un zeste d’eau-de-vie pour voir germer en son abîme âme une graine de fierté. Cette dernière rongeait lentement son corps en effervescence.

Au vent des applaudissements, J. de Vénuz souriait aux armes sa fierté… Baignant dans cet harmonieux chant des cygnes, le vieil homme serait bien resté là …Là près de son ami le public … !



A l’instar d’un Beethoven dominant avec prestance son orchestre du haut de son estrade, le vieil homme – usé par le Temps – mit fin aux chatoyantes clameurs qui le caressaient d’un cheveu… Puis une longue accalmie accompagnait le souffle-désert effleurant Juankê. Soudain, comme par enchantement, ses lèvres se mirent à valser …



« Bonjour, à vous ce public que j’aime tant… »



Les spectateurs étaient littéralement avalés par le bleu azur du grand patriarche de Vénuz. Il faucha endiablé les yeux fourvoyés, d’un vif sourire. A ce moment même, la télévision locale s’imprégnait du fauve regard del maestro de Vénuz dans la lueur de son émotion. Et les mots, pendant ce temps, continuaient à tourbillonner… au son des cornemuses ; nous faisant ainsi voyager dans l’Écosse profonde au vol des Highlands.



Avec beaucoup de désinvolture, Juankê de Vénuz déchaînait des foules entières en émoi… De surcroît, Il ne cessait de rouler sa moustache finement bien taillée à l’anglaise – comme un bon cigare cubain –. Sa moustache ! Ah, sa moustache ! C’était sa plus grande fierté ! Il en faisait d’une mouche, un éléphant.



Le public fondait en larme dans le regard ténébreux du dogmatique artiste, qui avec éloquence, soufflait son âme en fusion : « J’ai saigné corps et âme dans la chaleur de la morte saison qui sommeille en ces nuits d’automne. C’est l’âme même qui a vendu sa peau à la flamme-passion qui sustente nos veines. J’ai vain espoir que mon œuvre charnelle embrassera à son tour les siècles à venir, à l’instar de la Joconde peinte par le génissime Leonardo da Vinci. Et tout comme ces illustres artistes qui ont bâti des mondes oniriques, à l’image même de leur émotion; j’ai brisé des murs en poussière d’argent et j’ai ainsi flirté avec les Muses… »

L’orateur suçait peu à peu la carcasse encore fraîche des brebis égarées dans ses sables pensées. D’une cuillère à soupe, le public gobait les mots lâchés par son Moi-Intérieur. Il avait ce don d’appâter dans ses filets les pauvres esprits perdus dans le brouillard. De plus la voix du baryton charmait comme le chant euphorique des sirènes.



Comme pour calmer l’âme-tempête en fusion – qui résonne au cœur sa vanité, il poussa un léger gloussement accompagné d’un petit sourire, ma foi, idiot. Il voila son visage d’un drap diaphane au voile d’un croissant volé, comme pour maquiller sa trop grande complaisance…

Il roulait sa moustache en circonflexe sans complexe, laquelle était taillée à la mesure de l’artiste qu’il était… Il ne cessait de la rouler fièrement entre ses doigts de fée…



Il disjonctait (« … Débranchez le ! ! … ») sous la pression euphorique qui exaltait au regard d’un public canin, alléché par l’odeur d’un succulent steak cuit à point… Le rapace grignotait sans vergogne les pauvres esprits dans une sourde ivresse, et il s’abîma avec délectation dans la marée humaine.



Pareil à un papillon de nuit en chaleur, le septuagénaire gesticulait dans tous les sens. Il battait de l’aile aux quatre vents… contre vents et marées… Puis, petit à petit, l’halo de lumière, qui entourait le vieux latino, s’effaça l’instant d’une pensée, laissant ainsi place à la pénombre qui le dévora avec voracité. Peu de temps après sa brève éclipse, Juankê de Vénuz illumina à nouveau les spectateurs…



Le rideau d’un rouge-poupre violent, dissimulant la toile du maître Juankê de Vénuz, s’évanouissait au fur et à mesure pour laisser place à… son chef-d’œuvre…



Pauvre Juankê ! Il faisait presque pitié à voir ! Il était planté là, face au grand miroir richement décoré, lequel dominait l’immense salon de sa demeure: lieu qu’il aimait à fréquenter le soir avec ses amis…Il étalait ainsi avec beaucoup de fantaisie sa trop grande vanité face à son ami le public, au regard d’un miroir… Il l’extériorisait avec grandiloquence…

Il avait fièrement accroché au-dessus de sa vieille commode enrichie de bronze doré (cadeau offert par le Roi-Soleil : Louis XIV – en personne –, à la famille de Mont-Choeuffroy…! S’il vous plaît !), le portait de son célèbre ancêtre : le comte Lisle de Mont-Choeuffroy. Ce dernier avait combattu les troupes russes au côté de Napoléon Ier (Oh oh ! Ce n’était pas n’importe qui son ancêtre !). D’ailleurs si je puis rajouter une couche, c’est Ingres lui-même qui lui fit le portrait !

Ses plus fidèles compagnons: Napoléon, Rembrandt, Picasso,… le contemplaient avec tendresse et miaulèrent à tour de rôle : « Miaaaououououou… ». Son public miaulait ainsi les Quatre Saisons de Vivaldi…En cœur, s’il-vous-plaît !

Puis l’homme continuait à imaginer la scène se dérouler comme une longue pellicule sans fin…Tandis que les images défilaient à vive allure dans les coulisses de ses fantasmes.

Le public se prosterna devant la beauté picturale. Cet amalgame de couleurs et de mouvements donnait lieu à une certaine émotion brutale.



L’artiste ne cachait pas son éréthisme. Il était excité comme une puce au point d’accoucher ! Ses mains voletaient « au-dessus d’un essaim d’abeilles » (Ma foi assez énervées !!). Et il souriait fièrement…, ses yeux de zombie s’écarquillant à leur extrême !

On pouvait, toutefois, distinguer une larme qui avait peine à ruisseler le long des couloirs dessinant son vieux visage charismatique – serpenté de crevasses –.

Il avait envie d’hurler à la lune : « Yaaoouuhh !! »



L’artiste qui sommeillait en lui, lui insuffla de douces mélodies. Puis, sous l’effet de l’extase, face à son cher public en effervescence…, il transpirait sa chair ardente…

Juankê voulait plaire ; plaire au public goûtant du regard, la lumière exsudée de la peinture un temps qui naît. Et, comme nourrit par l’inspiration, il tissait sa toile pour mieux attraper les auditeurs assoiffés par la gouache-liqueur ! Désormais, il transcendait en un lieu que nul ne pouvait violer : la peinture.

Le cœur fragile de l’orateur battait peu à peu la chamade, et ses yeux miroitaient de mille larmes dans un immense océan noir. Son cœur s’emballait au rythme des applaudissements. Sa gorge se nouait. Ainsi les mots ne pouvaient plus s’enfuir du gouffre…qu’il avait petit à petit creusé…Il avait peine à articuler…, tandis que le public continuait sans relâche à extérioriser son émotion…

Le latino savoura une dernière fois les délices de sa vanité. Quand soudain, incognito, une lance fièvre lui transperça le cœur : triste fin ! Désormais, les mots resteraient à jamais prisonniers de son âme. La mort le vola au public et les mots s’envolèrent avec lui. Ainsi, ironie du sort, sa trop grande fierté le tua sans faille…et il se désincarna.

Le vieil homme arracha son amertume au gré des miettes-pensées qui déferlaient sur son âme déguisée. Désormais, l’ectoplasme Juankê de Vénuz voguait dans l’air du Temps, à la recherche de son passé, de son présent, de son avenir. Il murmurait, dans l’ombre en silence, le vent glacial de sa glorieuse existence. Ainsi, Juankê accéda prudemment au niveau 3 de la conscience : le Aïchalma.

Juankê chevauchait, escorté par la ravissante Aphrodima: l’ange de la mort, en direction d’un lieu que nul ectoplasme ignorait en pareille occasion… : le Jardin d’Eden…


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L’homme au crâne-melon et aux bottes de cuir s’extirpa lentement de son sommeil paradoxal tel un nouveau-né ! Allongé face au plafond, une jeune femme, la trentaine, coiffée comme un caniche et aussi excitante qu’une épingle à linge, lui tint à peu près ce langage : « bienvenu sur Galata ! Avez vous passé un agréable voyage… ! » . Un temps soit peu, une voix off retentit dans toute la cabine : « La compagnie Hypnotaq vous remercie de votre confiance… »

L’homme au crâne-melon et aux bottes de cuir remit, sans précipitation, les pieds dans cette fourmillière-société. Elle semblait tout dévorer à coup de publicités personnalisées les pauvres esprits égarés dans cette jungle.

Comme pour la plupart des êtres humains, le Kamswa était un moyen déguisé d’échapper à cette société uniformisée. Pour à peine cinq cent gops, vous aviez accès à la conscience suprême ! Rare étaient ceux qui arrivaient jusqu’au bout ! En effet, le réalisme des rêves pouvait amener certains clients à disjoncter car le rêve fondait dans la réalité profonde. Le rêve était somme toute un univers parallèle ! Il appartenait au client de construire ses fantasmes. L’accès au deuxième niveau de conscience : le monde des songes, n’était pas donné !

Bill Kempton échangea son costume d’artiste pour celui de fonctionnaire et repartit dans ce monde technocrate après un bon lavage de cerveau…

Kempton avait besoin de fuir un temps soit peu la société-fourmillière pour enfin pouvoir exister en tant que Kempton et non en tant que numéro parmi tant d’autre.

La société avait trouver un nouveau refuge pour les âmes perdues : C.Hy.P.S (Centre Hypno-Psycho-Sensorielle)

A quand maintenant la prochaine étape ! L’Homme n’a pas fini d’explorer ces mondes inconnus ; de peindre sa conscience à l’état pur… !

 

Emorizo, alias F. Ménez – Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin »(2009)

  

Copyright © Tous Droits Réservés, Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin » (2009), F. Ménez – 2025


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