Abandonnée par le Temps – à la clarté d’une petite lucarne – et baignant dans la pénombre de la cave, je distinguais cette vieille malle qui dormait là – dissimulée sous un tapis ; attendant qu’un inconnu veuille bien goûter à ses trésors oubliés.
Le coffre de cuir, jonché d’une fine pellicule de poussière, suscita ma foi, ma curiosité. Et, comme altéré par l’alléchant nectar émanant du fin fond des âges, je m’avançais à pas de souris avec une certaine gourmandise.
Sans l’ombre d’un instant, je fouinais aveuglément – la tête la première – dans la carcasse encore fraîche de ces bons vieux souvenirs…. Et, j’effleurais par hasard un ouvrage poussiéreux ayant un jour appartenu à un lointain aïeul.
Puis, d’une seule bouchée, je fus littéralement absorbé par les délicats arômes du livre, relatant les aventures rocambolesques de mon papy : un marin chevronné.
Désormais, détendu tel un chat sur un sofa – rongé par les années – jouxté au pied d’un marécage de vieux bouquins et d’objets nichant sagement dans la malle, j’adonnais corps et âme à un océan de mots….
Ainsi au galops de mes doigts, je sentais la mer caresser d’un sensuel souffle-baiser le sable-corps de la plage dénudée ; des sillons gravés à jamais par une armée de marées venues mourir ici !
Puis une soudaine fraîche brise vint me fouetter avec délicatesse mon visage ridé par le Temps…. Dès lors, timidement, la mer se rapprocha doucement… l’air de rien, m’invitant de ses chatoyantes lames à la rejoindre à la lueur de mes nuits : là ; ailleurs. Et, de sa sirène-voix, elle m’ensorcela : un troupeau de vagues chevauchant sur son lit….
Mais habillé de velours, un manuscrit plus ancien s’abîma dans le reflet de mon âme…. Il s’agissait d’une étude ethnologique sur la tribu de Nawha-ska’ha – au travers de leur rituel sur le plaisir sensuel…. A peine avais-je posé mes doigts sur la couverture duvetée du journal, que ce dernier dégusta un à un mes sens sans que je n’eusse le temps de l’apprivoiser…. Ainsi, je chevauchais avec flaveur les premières notes de cet essai littéraire; de cet abîme.
Pris dans cette volée, je m’enfuyais ; j’entamais des rivières d’encres opalescentes que je buvais à petites gorgées – pour mieux y apprécier le nectar ; qui fuyaient dans l’obscur labyrinthe de mon inconscient. Tandis que le journal m’insuffla avec délectation : « Allez viens, je t’emmène… ! Fais de moi ce qu’il te plaît ! »
Au fil de mon long périple littéral, je gambadais dans cet univers affriolant. Plongé dans cette ludique lecture, je me nourrissais de ces mots qui venaient l’un après l’autre se greffer à chacun de mes milliards de neurones…
Quand soudain, une vague odeur de bûche embrasée vint me titiller les narines qui une à une se laissèrent séduire par les caprices de l’âtre de la cheminée – fluant avec oisiveté dans le salon, la cave…. Je me sentis comme aspiré ; avalé par un essaim de fumée aux allures plutôt aguichantes.
Prisonnier de cette succube-fumée, je m’évanouissais dans ses bras, lâchant ainsi de mes mains le bouquin… qui atterrit par inadvertance sur le crâne chauve de Dagobert : une petite boule au pelage fauve. Avec l’âge qui lui collait à la peau, mon chat avait peine à insuffler un semblant de douleur. Ceci étant, il démarra au quart de tour, escaladant – avec sveltesse – l’escalier qui serpentait vers le salon ; la cuisine…. Tandis que je le suivais allègrement jusqu’au salon…, m’engouffrant ainsi sur un plus moelleux sofa – adoptant une attitude féline ; le manuscrit embrassé avec appétit par mes mains.
Lieu de refuge : la cuisine.
Dagobert pointait là ; agrippé aux jupons de ma femme Manon, laquelle préparait avec amour un bon dîner aux chandelles. Ses soie-cheveux cendrés coulaient en cascade sur son visage habillé de larmes d’or.
Des odeurs, de ce que je devinais être du poulet rôti, livraient bataille – dans les airs – contre les délicieux parfums des bouleaux cuits à point. Chut ! Mais entre nous, je préférais de loin dévorer du nez l’effluve suave de la cheminée. Cela me rappelait une pincée de mon enfance….
Au même moment, une photo vint se réfugier dans l’antre de mes souvenirs ; dans l’ouvrage. Aussitôt, elle m’entraîna à l’aube de mes vingt ans….
La photo avait encore gardé intacte l’empreinte de mon passé. Ah ! Comme j’avais fière allure dans ce costume nawha-ski.
Ainsi les yeux mi-clos, je savourais les rivages de ma jeunesse ; ces douces rosées du matin ; ce breuvage exquis effleurant mes papilles ; le silence de la jungle sauvage… « Ah ! Ce silence… ! Quand il vous prend de la racine aux feuilles, vous frémissez… ! »
Une fois de plus, j’étais comme subjugué; entraîné par les mouvements féminins et vivaces d’une volute de fumée, venant me pêcher là, dans mon nid ; dans mon sofa….
Déconnexion avec le monde réel.
Atterrissage.
« Place maintenant aux jouissances qui ravivent l’âme d’un passé ; l’âme d’une époque.
« Silence, j’apprécie ! J’apprécie ces senteurs orientales, léchant du regard ces femmes dansant du ventre – les mäh’lawés – enveloppées d’un voile diaphane et saupoudrées d’ambre….
« Je transpire le corps inviolé de Dame-Nature…, son silence naviguant sur les flots de mon inconscient… » Songeai-je, le regard tourné vers le passé.
Aussitôt mes lanternes-pupilles se mariaient avec le corps flavescent de ces flammes qui valsaient aux rythmes harmonieux des tam-tam nawha-ski, hébergeant ici : dans l’âtre. Je les fixais ainsi de mon regard amoureux ; attisé ; hypnotisé ; perdu à jamais dans un miroir d’alouettes.
Mon inconscient pris dès lors les rennes de mon Moi. Dorénavant, je lui appartenais. Puis ma libido se réveilla… tandis que mon inconscient se shootait encore de ces innocents fleuves de mots….
J’étais presque devenu un membre de la tribu de Nawha-ska’ha, folâtrant sur des rythmes diaboliques… : « Ounga mawa ounga ounga … méléwa makawé… oumba mataya…. ». J’étais exalté, envoûté par ces chants maquillés à travers l’exquise des sens….
Ces grandes dames, vêtues d’une voluptueuse robe ocre, baignaient là au plaisir de mes yeux ; à demi nues ; sans aucune pudeur…. Peu à peu, je me noyais dans les tentacules de ces pieuvres-flammes ; de ces milles et une femmes aux jolies minois qui nourrissaient mon inconscient – celles-là mêmes qui avaient jadis bercé mon passé….
Des fragrances vinrent me frotter ; me flirter les narines venues se perdre ici : dans cette jungle animale, dans la caverne des nawha-ski, quelque part dans le sud de l’Asie.
Ainsi embarqué par un vent de jasmin, je me délectais sous ce jeu de voiles satiné de rouges flammes.
Une ombre timorée révéla les charmes de sa silhouette, qui armée de ses émeraudes-pupilles, fusillait l’âme d’un voyageur ; d’un nawha-ski.
Rencontre.
Elle posait là, ses seins cachés par une cascade de soyeux cheveux – coulant le long de ses épaules menues, ne dévoilant qu’un soupçon de sa vierge-lune.
Je commençais tout juste à parcourir les sentiers sinueux de son corps. Je couchais mes yeux sur le fruit défendu, léchant – à même sa peau de biche – les dunes du Nawha-kaha (fille du désert).
Au vent d’un succulent parfum d’orchidée bleue, son chat-arme m’aiguisait sans cesse. Je ne pouvais dérouter mes phares-pupilles des siens. J’étais comme posséder par ce diable au corps.
Soudain, sans prévenir, une flopée de pétales de roses installa sa troupe sur le félin-épiderme de ma concubine Masaya.
Pause : cours d’ethnologie. Le Gwala-mawa et la Swa-gnäm sont les outils indispensables des rituels amoureux chez les Nawha-ski.
Le Gwala-mawa est censé révéler les désirs déguisés de Dame-Nature. C’est une encre composée d’une multitude de plantes exotiques telles : la Maha-Ké (fleur de lotus), la Falhé-Kalaé, la Naépal-Ghan’ha (fleur de jouvence), la Ralm’ha-Maloé…. La forêt de Nawha-ké regorge ainsi d’un fabuleux jardin botanique parsemé de ces plantes, à la fois subtiles – au baiser de leur nectar – et aphrodisiaques. Elles détiennent ainsi les secrets de la volupté et les dessous intimes de Dame-Nature.
Le Gwala-mawa réveille la face cachée des désirs humains – leurs instincts les plus primitifs ancrés à jamais dans leurs gènes – qui les poussent à voler la virginité de la Nature. C’est, somme toute, un océan de sens charnels….
Quant à la Swa-gnäm, les Nawha-ski lui confèrent le pouvoir de libérer avec raffinement les délices du Gwala-mawa, domptant cette encre sauvage. La Swa-gnäm est une sorte de pinceau gravé d’une disparité de dessins symbolisant le plaisir des sens.
Selon la tradition, c’est la femme qui détient la Swa-gnäm imbibé d’un zeste de Gwala-mawa….
Retour dans la forêt de Nawha-ké.
Telle une gazelle, Masaya se rapprocha de moi, muni de sa Swa-gnäm et revêtit ma peau chamoisée d’une nappe nacrée d’une armée de calligraphies ; d’un Chkrwa (félin légendaire : gardien du fluide vital des sens) plongé dans le délice des plaisirs charnels et sensuels.
Le contenu latent de mes visions se manifestait au regard de mon inconscient qui se léchait les babines !
Des désirs fugaces se faisaient sentir sous la fièvre tropicale de ma concubine qui s’insinuait en moi. Elle serpentait sur mon fauve-corps telle une diablesse. Elle s’imprégnait des exhalaisons de mon tableau charnel pour mieux entrer en osmose avec l’Aïchalma (le summum des sens). Puis elle s’éclipsa derrière un rideau de nuées irisées ; une lueur jaspante….
Réveil de l’artiste.
Soudain mes mains se mirent à valser avec impétuosité ; à frôler délicieusement la terre argileuse…. Lascif, je plongeais mes armes-pattes dans la calamite satinée….
« Coules, œuvre de mes nuits ! », Marmonnai-je.
Mes mouvements étaient folâtres ; sans retenue ; sans disciplines. Mes mains vacillaient aux rythmes tribaux : « kalamawé ama louha… ! »
Ainsi j’épousais la Nature.
Une ombre s’avança…
Subitement, une silhouette affinée se dessinait derrière un feutre de lumière pourpre. Il s’agissait du spectre de Masaya. Elle posait là, cette fois vêtue d’une Surmy’gwam (étoffe de soie légère et transparente) ; d’un voile-délice, comme pour mieux appâter un zeste juteux de ma libido.
Et moi, avec ardeur, je sculptais l’expression sauvage de mes pulsions…. Ainsi, mes doigts dévorèrent la matière – l’ocre, le kaolin, le sil – lui donnant au gré de ma folie raffinée : la vie.
J’étais comme un primate domestiqué qui caressait avec adresse ; avec tendresse ; avec subtilité le goût des plaisirs….
Dans cette disparité argileuse scintillante de rouge, de jaune ocre, de blanc, je m’effaçais derrière le corps ambré de la statue – copie conforme de Masaya….
Départ immédiat : décollage dans trente secondes !
Lentement, mais sûrement, je me reconnectai au monde réel à la caresse fauve d’un… Dagobert ! ?
Bienvenue sur la planète Terre!
Je photographiais de mes flash-yeux la beauté incarné : Manon, habillée d’un moulant tailleur noir – lui remodelant avec finesse sa silhouette de jeune femme ! Chaque jour qui coulait dans ses veines, elle rendait hommage à la féminité dans toute sa beauté.
Elle tenait dans ses bras une peluche : le bon vieux Dagobert. L’odorat en éveil, elle m’insuffla d’un essaim floral ; de ses senteurs australes…
Penchée sur moi – ses cheveux d’argent auréolant mon visage, Manon me susurra de sa suave voix « Gweltaz… il est l’heure de dîner…. » Ah, comme il était agréable de l’entendre ronronner… Ses mots étaient parfumés d’une fleur-volupté….
Elle était si belle à croquer. Je m’en léchais les babines rien qu’en la regardant valser avec son corps alléchant….
Le réveil du Chkrwa
Après une longue léthargie, le Chkrwa libéra le lubrifiant vital de mes sens – engourdis par le Temps, les régénérant ainsi l’un après l’autre…. J’entendais ma vieille mécanique qui renaissait tel un phénix, à travers le fluide qui parcourait chaque veine de mon corps….
Installés confortablement dans la salle de séjour, nous nous mîmes à festoyer – à la lueur des chandelles, contant nos bons vieux souvenirs ; philosophant sur les délices de la vie…. Et nous savourions d’un félin-regard la bouche veloutée de l’autre. Nous cueillîmes un baiser sur la bouche au ralenti.
Quant à l’odeur du bouleau fumé, elle s’était dissipée : vaincue par les senteurs du poulet rôti !
Mmmumm… ! Qu’il était bon de déguster enfin du nez le poulet parsemé d’aromates : de l’ail, des épices asiatiques…
Telle une friandise, elle suçota l’os de la cuisse de poulet, qu’elle tenait délicatement entre ses doigts.
Une jambe, un pied vint se faufiler là : miam… oui… c’est bon !
Puis, elle s’éclipsa en roulant des mécaniques pour mieux affrioler mes sens.
Pendant ce temps, je revivais cette scène dans laquelle Manon cuisinait avec sensualité le poulet, me suscitant ma foi une vive jouissance.
Elle avait l’art et la manière de bichonner le poulet : avec tact et doigté. Comme j’aurais aimé être à sa place, savourant ainsi chaque instant !
Ensuite, le dessert arriva. Lentement, avec volupté, la crème glacée coulait sur la peau fermentée de la poire…. Elle me donnait faim. «Yaahooou…! », Hurlai-je intérieurement.
La langue effleurant le fruit défendu, je fusillais Manon du regard.
Tel un fauve, les lèvres pulpeuses – peintes de vanille, elle s’approcha en humant mon corps.
Elle me violait de ses turquoises-lanternes et elle finit par me mordiller l’oreille – léchant de sa langue féline le lobe, un souffle-désir ardent me chatouillant… Quant aux phéromones: ils virevoltaient dans les airs…
Aïchalma : le dernier souffle.
Il était un petit navire… !
Ainsi, peu à peu, nous nous adonnions aux jeux lubriques de l’amour sous une mer houleuse de lampas ; tourbillonnant dans un ouragan de flocons de roses. Tandis que les huiles essentielles flattaient nos corps à demi nus.
Nous naviguions sur ce navire ; sur ce lit parsemé d’une armada d’étoffes soyeuses… Ainsi, je la saoulais de mon corps à la texture encore veloutée et peinte d’étranges calligraphies.
La mer satinée était agitée sous un léger frimas bleuté… Tandis que les draps diaphanes nous noyaient sous leurs houles.
Rouge : sexe.
Orange : passion.
Jaune : pulsion.
Vert : Amazonie.
Bleu : mer.
Indigo : pétales.
Violet : extase.
Fièvre : chaleur.
Tempête en nos âmes.
Nous goûtions une fois de plus aux plaisirs charnels ; au fruit défendu…
Tous nos sens étaient en éveil. Ils s’étaient donnés rendez-vous à la chaleur de la nuit.
Drapés de satin, nous nous envolions dans les airs, au crépuscule de notre jeunesse : le Num’ska. Les nocturnes plaisirs peignaient ainsi nos désirs d’une sueur voluptueuse…
On libéra le Pama-Aïchalma : énergie vitale engendrée par la seule force des plaisirs charnels ; du sexe dans sa pureté la plus profonde…
Ah…! A soixante-dix ans, nous avions toujours cette même vivacité ; ce même amour l’un pour l’autre.
Les désirs félins cajolaient encore nos sens sur un manteau de pétales de Pama-Khwé.
Les Nawhaskis m’ont appris de goûter à chacun de mes sens ; la véritable saveur des plaisirs.
Jadis Amal’wé, un ancien de la tribu, m’avait dit avec une certaine sagesse : « la volupté ignore les rides traîtresses du Temps. Ainsi le Chkrwa continu à nourrir nos vieilles enveloppes charnelles d’une pure liqueur de plaisir…»
Emorizo, alias F. Ménez – Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin »(2009)
Copyright © Tous Droits Réservés, Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin » (2009), F. Ménez – 2026
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