Les Feuilles Mortes

 
  • Eh toi, viens avec moi ?
  • Moi ?
  • Oui, toi.
  • Pourquoi ?
  • Viens et ne traîne pas !

Théo se demandait bien ce que lui voulait ce personnage farfelu tout droit sorti d’un asile. Ce dernier l’apostrophait comme une bouée jetée à la mer, sur le quai du Vide Grenier…

  • Tu t’y connais en mécanique quantique ?
  • Euh, je…
  • Ne bredouille pas… Réponds, je te dis !
  • Mais enfin, que me voulez vous ? Je ne vous connais même pas.
  • T’inquiètes pas pour ça. On prendra le temps d’apprendre à se connaître… T’es doué à ce qu’il paraît ?
  • Pardon, vous voyez bien que je ne suis qu’un simple voyageur.
  • Et ces yeux ?
  • Quoi mes yeux ?
  • Ils sont… Enfin, tu m’as très bien compris !
  • Non, je ne vois pas où vous voulez en venir… ? Et puis, c’est quoi votre problème… ?

Théo était confronté à ce qu’on appelle un Croyant. Un Croyant parmi tant d’autres. Nombreux étaient les otages de leurs croyances fondées ou infondées. Et Théo était juste un jeune homme parmi tant d’autres.

L’inconnu s’adressa avec forte conviction à Théo. Il pensait avoir mis la main dans la prise électrique qui allait électriser sa vie à jamais. Il l’avait vu à l’œuvre. Ce jeune homme en apparence timide et sans attache avait accompli un miracle. Un miracle comme nul autre avant lui. De ceux qu’on ne voit qu’une seule fois dans sa vie. L’inconnu repensait à ces yeux… Ah, ces yeux !

Le monde était peuplé de croyants pensant à chaque instant être témoins d’un miracle de la Vie. Un Vide Grenier de croyances parfois vieilles de plusieurs millénaires.

Le quai du Vide Grenier regorgeait de nombreux spécimens de la Croyance populaire. La dernière en date : une femme aurait accouché de vrais jumeaux. Il s’est avéré par la suite que ce phénomène était une pure invention de l’imaginaire collectif. On ne pouvait certainement pas avoir de jumeaux. C’était écrit dans les manuels scolaires. On apprenait cela depuis la plus tendre enfance. Des jumeaux n’avaient jamais existé. C’était une vieille chimère qui avait longtemps été considérée comme la preuve d’un miracle du Vide Grenier.

L’inconnu s’approche à nouveau de Théo :

  • Je suis sûr que tu as utilisé la magie de la mécanique quantique. Tu sais ? Moi, j’y crois à la mécanique quantique…

Le vieillard s’approche un peu plus du jeune homme : 

  • Moi, j’y crois dur comme fer! Et nous sommes plusieurs à y croire. C’est une idée qui véhicule bien des attentes. Imagine un peu ton pouvoir ? 
  • Quel pouvoir ? Je ne sais même pas de quoi vous me parlez…
  • Je t’ai vu à l’œuvre mon petit ! Oh, oui… Je t’ai vu à l’œuvre. Ne me mens surtout pas… ou alors…
  • Ou alors quoi… (inquiet)

L’énergumène laissa en suspension sa menace tâtant l’effet désiré…

  • Je garderais secret ton miracle à condition que tu le refasses devant le Conseil des Croyants du Vide Grenier.
  • Mais quel miracle, enfin ?
  • Ne fais pas l’innocent. Viens avec moi…, je t’en conjure. Nous sommes à l’aube d’un nouveau monde…

L’inconnu insista si prestement que Théo le suivit. Le Croyant pointa un index sur sa tempe : symbole d’autorité.

Arrivés devant la Grande Cour du Vide Grenier, ils se présentèrent devant le Chasseur Général. Le molosse s’avança vers eux en dégainant son regard inquisiteur… Ses yeux, aussi profond que l’océan, balayaient le visage des visiteurs. D’un geste, le Croyant savait qu’il avait pour obligation de prouver le miracle avancé.

Le Chasseur Général fût un instant circonspect sur les explications du Croyant.

  • Que dîtes vous là ?
  • Vous avez très bien entendu Chasseur Général !
  • Mais c’est une très ancienne légende… qui n’a jamais pu être vérifiée.
  • Je vous jure que cela s’est produit…
  • Soit, passez au scanner psycho-physique…
  • Merci pour votre confiance Chasseur Général !

Le Croyant fût analysé de la tête aux pieds pour relever la moindre anomalie mentale. Après plusieurs analyses, rien de suspect n’était engagé à l’encontre du Croyant. Le Chasseur Général n’était pas autorisé à voir mais juste écouter l’histoire des Croyants. A lui, après de juger de la véracité des faits sur l’analyse psychologique… Une fois le mental examiné, les deux hommes pouvaient se présenter devant le Conseil des Croyants du Vide Grenier, en entrant par la petite porte grise du fond.

Le Croyant exposa avec conviction la preuve de la mécanique quantique à laquelle il avait assistée. Chaque membre du Conseil était tout d’abord étonné d’entendre une telle théorie : la mécanique quantique ? Personne n’avait entendu parler d’une telle théorie farfelue aussi lumineuse qu’inquiétante.

Ce fût le tour de Théo. Il devait accomplir son miracle devant un public alléché par ce genre de phénomène nouveau et excitant… La mécanique quantique telle décrite par le Croyant suscitait beaucoup d’interrogations. Le Conseil n’avait qu’une seule hâte : assister à ce fameux miracle…

  • Mais à quel miracle faîtes vous allusion ? Insista Théo.
  • Tu le sais bien petit… Je t’ai vu à l’œuvre… Je t’ai vu produire Le miracle que tout le monde attend.
  • Mais… ?
  • La mécanique quantique : ça te parle ?
  • Enfin, mais qu’est ce donc ?
  • Ne fais pas l’andouille… lui chuchota t-il sur un air de défiance.

Théo repensa aux gestes qu’il avait eu au quai du Vide Grenier et se mit à les réaliser de nouveau avec la minutie d’un horloger. Soudain…

  • Vous avez vus, vous avez vus ?

Ils avaient vus et croyaient à leur tour.

Ils avaient vus et s’agenouillaient devant Théo sans détour.

Ils avaient vus et demandèrent pardon à Théo.

Ils avaient vus et se prosternèrent à nouveau aux pieds de Théo tour à tour…

Théo continuait de pleurer devant une assemblée médusée.

Ce devait être des larmes. Le Conseil prononçait ce terme larme comme sorti de nulle part. Comment était-ce possible que cet objet change l’état des yeux ? Des yeux qui fabriquaient de l’eau était en soi une révélation…

Soudain, par mégarde, Théo laissa tomber l’objet rectangulaire qu’il tenait entre ses mains tremblantes. Le petit objet se brisa en mille morceaux sur le sol. Dans un dernier souffle… on pouvait deviner à nouveau le poème « Les Feuilles Mortes » de Jacques Prévert, interprété par le duo Yves Montand et Franck Sinatra. Des sonorités et des mots sortaient de ce petit rectangle. Le Conseil demandait avec grande hâte à ce que Théo recommence l’expérience… Mais rien ne se reproduisait… Rien

Comment ça, rien ? Ça devait forcément recommencer… C’était primordial que le jeune homme réalise à nouveau ce phénomène jamais observé auparavant…

C’était fini.

Comment refaire jaillir ce phénomène miraculeux ? Tous imploraient Théo :

  • Refaites les mêmes mouvements ? Refaites votre magie…

Théo réessaya. Mais en vain…

Rien.

Ils y croyaient encore.

C’était la dernière fois que des larmes s’échapperaient grâce à cet objet rare.

Les Anciens appelaient cela de la « Musique »… En ces temps reculés, Ils vénéraient ces petites boîtes.

Pourquoi ?

La légende raconte que ces objets faisaient naître un sentiment inexplicable…

 

Emorizo, alias F. Ménez

 

Copyright © Tous Droits Réservés, F. Ménez-2020

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s