
LA TERRE DE MES ANCÊTRES
Je viens d’apprendre qu’un tractopelle a réveillé les ruines d’une vieille maison endormie sous la terre, oubliée par les hommes, depuis au moins deux cent ans. Du coup, une autorisation de fouilles archéologiques a été délivrée par arrêté préfectoral. Il prendra effet dans une semaine environ, le temps de fignoler la planification des fouilles.
Généalogiste amateur, je suis particulièrement attaché à l’histoire de ma famille. Il se trouve que les fouilles ont lieu sur la terre de mes ancêtres : Logonna-Quimerc’h et les environs. J’ai eu vent de cette nouvelle en connaissance de cause. En effet, j’ai eu accès au découpage des parcelles – le site archéologique en l’occurrence – sur le plan du géomètre.
Mais, je suis avant tout architecte dans le très réputé cabinet Haussmann. A l’origine, les promoteurs avaient eu le feu vert pour y construire un quartier résidentiel : un lot de soixante pavillons sur une surface de quelques hectares. Or, maintenant, notre projet fait du surplace après deux années de travail dans les bureaux d’études. En effet, au moment de peaufiner la gestion du projet, les archéologues ont mis à jour une grande richesse agricole.
Cette autorisation tombe vraiment mal dans le cadre de notre programme d’urbanisme planifié longtemps à l’avance. Notre calendrier se voit modifié. Au mieux, les fouilles sur le site, qui nous est alloué, repoussent à un an le chantier. Et, nous perdons beaucoup d’argent à cause de deux ou trois détails : des traces d’une ancienne ferme, d’un moulin et d’un pont datant du 16ème siècle.
Mes collaborateurs et moi-même sommes en colère. Nous ne comprenons pas cette décision préfectorale de dernière minute. Je suis passionné par la généalogie. Je suis donc censé accepter sans détour la mise en marche des fouilles archéologiques. Mais, ce n’est pas le cas. Quand je pense notamment aux frais engagés auprès de la préfecture pour maintenir notre chantier, je suis écoeuré par le système.
Certes, je suis attaché à cette terre. Mais, il nous a toute même fallu du temps pour repenser la commune. Deux ans durant lesquelles nous nous sommes investis à cent pour cent. Maintenant, notre cabinet est obligé de mettre entre parenthèse le projet. Et nous qui imaginions déjà donner une seconde peau à ce village.
Curieux comme je le suis, je profite de deux jours de RTT pour partir faire un tour à Logonna-Quimerc’h. C’est l’occasion de visiter l’endroit riche en terres agricoles. Cela ne me dérange pas d’avoir volé des étendues de terrains afin de remplir mon portefeuille. En attendant, les fouilles commenceront la semaine prochaine. Ce qui ne réjouit guère le cabinet Haussmann.
En tout cas, les agriculteurs, qui voyaient d’un mauvais œil le marché de l’immobilier, sont satisfaits. En effet, ils ne veulent pas qu’on abîme leur domaine de béton. Mais, ne sont-ils pas, pour la plupart, des pollueurs avec tous ces pesticides ? Pourtant, je sais que beaucoup de cultivateurs restent amoureux de leur métier, de leur héritage séculaire.
Du haut de la colline, je déguise du regard le site d’un manteau résidentiel. J’imagine le profit que l’on peut en tirer. Je reste optimiste malgré le report du chantier. Nous avons eu l’opportunité de plancher sur le programme de développement rural de la commune. Il était clair dans notre cahier des charges que nous voulions intégrer le nouveau quartier à la campagne.
Au loin, j’aperçois de sombres nuages. La météo a prévu qu’une tempête toucherait une majeure partie de l’ouest de la France. Je m’abrite à temps sous le toit d’une maison tombée en ruines. Il subsiste un petit refuge près de ce qui devait être une cheminée.
Les éléments se déchaînent en crescendo. Les pluies diluviennes gonflent les nappes phréatiques. D’ailleurs, des petits ruisseaux – l’eau mélangée à la terre – prennent naissance et glissent le long des pentes. La pluie chante un requiem aux sons d’une tempête violente. Et le vent souffle à près de cent kilomètres à l’heure.
Je me blottis dans un coin tant le temps est exécrable.
Pendant l’accalmie, la providence a voulu qu’en visitant une partie de la maison, je découvre un objet brillant : une sorte de bijou. La terre lavée par l’eau a laissé apparaître ce trésor. Je le manipule entre mes doigts comme un enfant. Et, le plus remarquable est qu’il y ait une inscription à l’intérieur : mon nom de famille ! C’est à peine croyable ! Le généalogiste, qui sommeille en moi, se réveille. J’ose à peine y croire : cet objet que l’eau m’a révélé est unique. Je me l’approprie le temps d’une plongé dans le passé : j’imagine la maison pleine d’enfants et de vie… C’est une réelle découverte archéologique en ce lieu empreint d’un je-ne-sais-quoi. Dès lors, je prends conscience de la portée de notre projet de quartier résidentiel : nous abîmons un sol vierge, une glèbe qui a connu mes ancêtres. Je m’y attache encore plus fort, le cœur battant.
Après un instant de rêverie, je fouille avec mes mains le sol que je devine aussi gras que l’argile. En effet, mes doigts galopent avec un appétit d’ogre : mon histoire étant ma gourmandise. Je veux absolument tout savoir sur la vie de mes ancêtres ! Malheureusement, il se fait tard. J’ai juste le temps de rejoindre ma voiture… avant que le ciel ne me tombe sur la tête. Ainsi la tempête a repris ses droits : une avalanche de gouttes d’eau fouettée par le vent venu du sud-ouest.
Le lendemain, j’ouvre une porte étroite de ce souvenir qui habite mes pensées : la terre de mes ancêtres. Je déshabille de mes yeux couleur azur la glèbe de mes aïeux. Et là, abrité dans ma voiture, je découvre le paysage qui me fait l’effet d’un coup de foudre. Je prends enfin le temps de contempler la campagne : seul refuge contre le stress citadin. Je mesure le bien-être que cela me procure et je prends conscience de ce béton virtuel remplacé par la terre originelle ; la nature ayant pris ses droits.
La tempête s’est quelque peu calmée. Je peux donc m’aventurer à Logonna-Quimerc’h. Je me laisse capturé par l’histoire qui sommeille à travers ses anciennes fermes en pierres que j’aperçois au loin. Arrivé aux portes de la commune, je me gare sur le bas côté pour mieux m’imprégner de la richesse des lieux. Je profite pour savourer la vie qui s’y anime : le vent qui caresse la cime des arbres et les oiseaux qui chantent comme dans un orchestre philharmonique.
J’enfile mon pantalon et mon ciré pour mieux m’armer contre le temps. Ainsi, j’oublie un instant que je suis architecte. Je me mets dans la peau d’un passionné d’histoire pour revivre le passé. D’ailleurs, à deux pas de moi, je touche du regard un vieux lavoir caché dans un bois qui sent bon la nature sauvage. Puis, je me penche et ramasse une poignée de terre humide que je respire à plein nez, mes sens en éveil.
Je remarque, tout en marchant dans ce bois intemporel, ce qu’il reste d’une maison mangée par des décennies et abandonnée à son triste sort. Ce qui a été extirpé de la terre – les pierres ayant servies à bâtir cette maison – retournent à la nature. En effet, la flore y règne en maître. En particulier, un jeune chêne qui a pris naissance au cœur de la ferme de la veille.
Si, à cet instant, je n’avais pas cette passion dévorante pour la généalogie, je pense que je serais moins sensible à l’histoire familiale ; à ce lieu, qui bientôt, verra les archéologues fouiller le sol avec l’aide d’une vingtaine de bénévoles. Malheureusement, nous allons dans un peu plus d’un an, construire un nouveau quartier sur une majeure partie du futur site archéologique.
Soudain, sans prévenir, j’ai un pincement au cœur. Je caresse du regard un vieux lavoir où les femmes lavent le linge. Et, j’imagine mon aïeul courir à travers les champs, partageant de bons moments avec ses frères et sœurs sous le regard de leurs parents. Son père se prépare de bonne heure pour labourer les champs avant de semer des graines de blés… Les aînés le rejoignent pour lui donner un coup de main. Surtout qu’en ce temps là, la vie est rude.
J’entends la musique de notre histoire grandir en moi… Elle me transporte et m’accompagne sur le sentier des souvenirs d’un autre temps.
Quand je pense que nous allons abattre quelques arbres de la forêt séculaire. Cela donne une dimension particulière quant à mon rôle. Je fais partie de l’équipe qui s’est chargée d’aménager le territoire de la commune en le repensant de a à z. En cela, à cet instant, je me sens coupable de trahison envers mes ancêtres. Il s’agit d’un patrimoine historique qui, par sa richesse, m’a conquis. Il est une réalité qui s’affiche : l’histoire continue de s’écrire et de s’effacer avec les siècles. De père en fils, on apporte une pierre à l’édifice : l’héritage.
Aujourd’hui, je n’adhère plus au projet d’aménagement territorial. Depuis des générations, Logonna-Quimerc’h a nourri mes ancêtres. Il y ont grandi, laissant le soin à l’Histoire familiale de garder intacte leur empreinte… D’ailleurs, leur mémoire s’écrit devant mes yeux.
Cela me fait chaud au cœur de me retrouver dans ce petit coin perdu des Monts d’Arrée, à deux pas du Ménez-Hom. Il est situé à une dizaine de kilomètre du Faou. Je me sens en phase avec cet havre de paix. Je suis connecté à cette terre laquelle se rappelle de moi à travers mon arrière arrière-grand-père.
Je revis et respire le doux parfum de Logonna-Quimerc’h. Depuis longtemps, je n’ai pas éprouvé pareil sentiment de sérénité… Je goûte à chaque nouvelle sensation qui s’invite dans chacune de mes cellules.
Tandis qu’il pleut à torrent depuis un bon quart d’heure, le vent d’ouest réveille en moi une puissance démesurée… Il fouette mon visage du haut de la colline où je me trouve. De plus, je suis trempé jusqu’aux os. D’ailleurs, mes bottes sont pleines de boue. On croirait que j’ai planté des échalotes durant des heures tant je suis sale. Mais, mon voyage temporel n’est pas fini.
L’accalmie est revenue pour le moment. Je décide de me rendre à la petite église datant du 17ème siècle. J’imagine une messe pour célébrer le mariage de mes arrières arrière-grands-parents face à l’autel, face au curé de la paroisse.
Puis, je me promène au milieu de ces quelques tombes. J’installe mes pensées sur chacune d’elles. Je recherche un indice sur ma famille qui a vécu là : une date de naissance et/ou de décès. Dorénavant, ils sont retournés à la terre et à leur tour ils la nourrissent. Tout en marchant, chacune des pierres tombales me raconte la vie de ceux qui font ce que je suis aujourd’hui. J’ai l’impression que les souvenirs de mes aïeux reposent en paix dans les entrailles de mes pensées : mon inconscient généalogique. Ils m’appartiennent comme un long héritage que je porte en moi.
Plus j’y pense et plus j’ai envie de mettre fin à ce chantier qui se prépare dans un an. Je me sens prêt à proposer ma démission. Cette terre est mon sang. Elle est le lien qui m’attache à mon passé.
Vu mon implication et mon ancienneté, je peux reporté au moins de deux ans le projet d’aménagement du territoire du village. Je veux au moins faciliter le travail des archéologues : la commune a un réel potentiel historique.
C’est là même que s’est forgé mon nom de famille, une part de mon identité. A mon tour, je me nourris de cette glèbe pour prendre pleine conscience de ce cadeau : mes racines.
A deux jours des fouilles archéologiques, je téléphone à un de mes collaborateurs ayant lui aussi planché sur le projet du quartier résidentiel. Je lui fais part de mon engagement pour la sauvegarde du patrimoine. Je lui rappelle que Logonna-Quimerc’h est à la frontière du parc naturel des Monts d’Arrée. Il me répond juste que derrière ce projet, nous avons beaucoup investi et que nous allons créer des centaines d’emplois directs ou indirects. Il m’invite à revoir ma copie. Le chantier passe avant un sentiment égoïste.
J’argumente en lui proposant de construire un musée autour de seulement la vieille ferme au chêne, lequel sera financé par mes propres moyens. Je suis conscient qu’il est trop tard pour repenser le quartier résidentiel autour de cette richesse archéologique. Mais, j’ose y croire. C’est une manière d’honorer la mémoire de ces laboureurs d’un autre temps. Mes ancêtres en l’occurrence.
Emorizo, alias F. Ménez – Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin »(2009)
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