Le Panda Africain

LE PANDA AFRICAIN

Samedi : mon carillon sonne six heures.

Le cerveau troué comme du gruyère, je file tout droit vers mon salon. Là, je pratique un art ancestral : le Taï Chi, une gymnastique énergétique. Le but étant d’atteindre l’équilibre parfait des énergies du Yin, issu de la terre, et du Yang, issu du ciel. Je fais ainsi corps avec mon âme.

Depuis près de vingt ans, je m’adonne à cette gymnastique que j’ai redécouvert lors d’un voyage en Chine. A chaque fois, j’ai la sensation d’être éternel car mon énergie intérieure reste intacte.

L’heure est maintenant au petit-déjeuner.

Je rejoins, léger comme une plume, la cuisine et j’attrape au vol Le Goéland, posé sur la table. Mes yeux balayent ainsi les articles de la revue scientifique et indépendante. Désormais, elle occupe mes réflexions.

Après une avalanche de publications, je tombe sur la rubrique Histoire. Un article discret fait irruption dans mes pensées. J’apprends que : « Nous célébrons aujourd’hui le centenaire de la disparition de l’éminent ethnologue Claude Liwings-Stone. De son vivant, il était très controversé pour ses nombreuses publications sur des peuples jusqu’alors inconnus en Afrique. Personne ne soupçonnait leur existence. Beaucoup pensaient à un canular orchestré pour le seul fait d’exister au sein de la Chambre des Ethnologues Spécialistes du Continent Africain…  La légende veut qu’il ait en fait rencontré des cannibales lors d’une expédition. Triste fin pour celui qu’on considérait dès ses débuts comme le nouveau Charles Kerveline…»

Dix heures deux pile : j’entends passer le facteur…

Au son de la sonnette, je me lance dans cette grande aventure : sortir de chez moi pour aller voir si le facteur apporte de bonnes nouvelles. J’ouvre la boite aux lettres. Mes yeux naviguent d’un courrier à l’autre tout en rejoignant mon salon. Puis, une lettre m’intrigue… Je m’empresse de la lire. Trois mots me heurtent : vous êtes viré. Du coup, stupéfait, je ne prends pas réellement conscience de cette nouvelle ravageuse. Je deviens livide, blanc comme un ectoplasme. Puis, sans prévenir une enveloppe jaunie par le temps s’incruste dans mes pensées. Le timbre capte toute mon attention. A première vue, il s’agit d’un panda géant. Ce dernier est différent de ceux que j’ai pu rencontrer pendant un séjour en Chine en 2015. Je regarde le cachet pour savoir d’où provient cette enveloppe : Kawana… J’ignore où cette ville se situe sur la carte du monde. De plus, je découvre une date qui suscite ma curiosité : le 22 juin 1922. J’ai comme un vide qui s’installe dans chacune de mes cellules. La lettre m’est pourtant destinée :

Alexandre Le Guen

10, rue des Colombes

22730 Trégastel, France.

Pourtant, jusqu’à preuve du contraire, mon adresse n’existait pas à cette époque. Cela fait une bonne dizaine d’années que j’ai fait construire ma maison, soit près d’un siècle avant que mon destinataire ne m’expédie cette lettre. C’est vraiment très étrange… ! Je reste un moment sceptique. Et, dans l’instant qui suit, je pense qu’il s’agit bien là d’une blague. En effet, aujourd’hui c’est mon anniversaire.

Je suis quelque peu troublé. Je ne sais plus si je suis viré ou non ! Car les deux courriers révèlent un certain contraste. Je décide de faire une pause.

Ça cogite dur au moment où ma montre indique 13h02.

La pression et l’incompréhension à son maximum, je m’efforce de rester zen. Mais voilà ! C’est assez irrationnel et inopiné. Je crois que quelqu’un joue avec mes nerfs. Ainsi, je décide de me faire une bonne tisane… Enfin, je téléphone à tous ceux que je connais pour comprendre ce qu’il m’arrive : rien ! Je décide alors de décrypter tel un philologue ce fameux courrier. Pourquoi moi ? Est-ce le fait d’un donateur zélé ? Est-ce un héritage qui mérite autant de fantaisie ? Etrange coïncidence ! En effet, il se trouve que jusque là j’enseignais encore à l’Université de Rennes 2 sur l’ethnologie en général ! D’ailleurs, je ne comprends toujours pas pourquoi on m’a écarté de l’enseignement ! Je mets un point d’honneur à faire découvrir une des plus belles sciences humaines et son histoire à tous mes élèves. Il est vrai que l’on me reproche souvent mon attachement aux théories de Claude Liwings-Stone – mon préféré ! Surtout son dernier livre, Le Panda Africain, qui est paru avant sa tragique fin. De plus, c’est grâce à ce livre que j’ai pris conscience – de par mon métier – du symbole fort qu’habitent le noir et le blanc au travers des différentes cultures que j’ai pu observer durant ces dernières années. J’en ai d’ailleurs fait mon leitmotiv, ma spécialité. Tout me revient : ce panda géant et cette date. Le 22 juin 1922 correspond en fait à la disparition de Claude Liwings-Stone.

Une simple photo datant des années 1919 – au regard des habits des protagonistes – est couchée dans cette enveloppe jaunie. Puis, je m’aventure dans le décryptage de ce timbre. J’ignorais que les timbres illustrés existaient dans les années 1920…

Soudain, le timbre-poste m’hypnotise. Il semble que le panda géant, connu sous le nom scientifique : Ailuropoda melanoleuca (« pied-de-chat noir et blanc »), accroche mon regard et qu’il sorte pour m’extirper de ma réalité.

J’ai le cœur qui palpite à cent à l’heure.

Mes yeux deviennent rouges.

Je m’évanouie.

Plus rien !

Le noir total.

Ailleurs…

Une douce lumière blanche m’apparaît et caresse mon visage. Je me rends vite bien compte que c’est la pleine lune qui habille la nuit dans ce ciel profond. Mais, le doute s’installe. Maintenant que j’y pense : suis-je mort ? Où suis-je ? Au Paradis ? Ou suis-je un homme rêvant d’être sur une terre isolée, à la frontière entre la vie et la mort ? Comment aie-je pu atterrir ici ?

Puis sur cette terre inconnue, je devine un homme de grande taille habillé à s’y méprendre d’une sorte de tunique. Il psalmodie des paroles incompréhensibles. Son accent et l’intonation sont particuliers. Je comprends que c’est un chaman ou autres.

Mes sens commencent à se réveiller… au petit pas de souris. Toutefois, je dois admettre que, sans mes lunettes, ma vue est quelque peu floue.

Etrange ! Maintenant, un groupe s’est formé autour de moi. Ils me semblent des géants, hauts comme des arbres tenant le ciel. Ils ne cessent de m’observer comme un animal sauvage et curieux.

A présent, tous mes sens sont en éveils. Jamais je n’ai eu une perception de mon environnement aussi développée. Je me regarde, plus étonné que jamais. Je porte d’amples vêtements mais j’ai un doute : c’est quoi cette mascarade ? Ils me prennent pour un dieu ou quoi ? Je suis paré de tissus noirs en harmonie avec ma couleur de peau. Les hommes et les femmes me regardent en m’adressant quelques prières furtives. Chacun son tour. A première vue, rien ne semble concorder avec ce que j’en sais sur les différentes sociétés que j’ai été amené à étudier à travers le monde. Ils ont l’air… comment le dire ? Ils m’ont en fait vite adopté. Soudain, j’ai un vertige passager. Je me regarde à nouveau : je porte une fourrure en noir et blanc qui me sert de seconde peau. On vient de me la mettre. Enfin, je crois ! Je ne sais plus !

Mon sens affiné d’ethnologue me laisse à penser que j’ai atterri dans une tribu sociable et ouverte à l’égalité. Je ne comprends pas très bien leurs tatouages. Ils sont tous identiques. Ils sont entièrement peints en noirs et blancs qui fait qu’on ne connaît pas leur peau d’origine. Ils ressemblent à ceux d’un zèbre. On dirait presque une empreinte digitale : unique mais unis par les mêmes règles. Chaque tatouage a son histoire. Ils portent les couleurs de l’équilibre : à la fois homme et femme. D’ailleurs, en chacun de nous sommeille une part masculine ou féminine. Selon notre sexe, notre part de noir et de blanc se prononce plus ou moins…

Bizarre ! Je connais cette tribu… J’ai un trou. Pourtant, je suis comme en osmose avec mes hôtes.

L’ethnie semble en harmonie avec l’ombre et la lumière. La femme illumine l’homme qui est comme imprimé à sa peau.

Les mâles ont les yeux plus foncés que les femelles. En revanche, ces dernières ont l’épiderme plus clair. Seuls un cache-sexe fait office de vêtement. J’aperçois dans la pénombre une statue à l’effigie d’un Dieu siamois mi-homme mi-femme. Le Dieu tient entre ses mains une sorte de grand panda. J’essaye de cerner la complexité des couleurs qui habillent la statue. D’ailleurs, à l’écoute des chants légers – comme le bruissement des arbres sous le vent – des autochtones, le panda est sûrement né de l’union entre la Sagesse et l’Amour. L’égalité est imposée.

Une cérémonie semble se construire à mon égard. On me vénère. Pourquoi ? Ils me prennent pour leur petit-déjeuner ? Se méfier de l’eau qui dort ! Puis, je remarque le chaman. C’est un albinos couronné par un chapeau blanc en cette Lune si brillante dans un ciel noir aux éclats d’étoiles éparpillées dans la Voie Lactée. Il a le cœur et le sang africain à première vue. En effet, son visage trahi son origine ethnique lorsqu’il s’approche de moi. Alors, comme cela, je suis en Afrique. Mais, il a l’apparence d’un fantôme blanc. J’ai un doute. Tout me revient. Je me souviens d’avoir lu dans un livre de Claude Liwings-Stone, Le Panda Africain, l’histoire de cette formidable tribu africaine. Tout en puisant dans mes souvenirs, le personnage continue à me faire presque peur. Il représente le véhicule entre le Panda Africain et son peuple. Mais, il se met à genoux et toute son attention est portée sur moi ! Et, ce costume qui commence à me gratter génère en moi un sentiment de paix ! Je n’ose pas l’enlever. Et de surcroît, j’ignorais que ce genre d’ours zébré était connu des africains. Il ne vit normalement que dans le centre de la Chine, dans des régions montagneuses recouvertes de forêts d’altitude, comme le Sichuan et le Tibet, entre 1 800 et 3 400 mètres. Une région difficile d’accès. L’espèce était menacée à la fin du siècle dernier. Et, elle a fini par s’éteindre en 2017 car les autorités d’alors n’avaient pas pris au sérieux le danger imminent de l’extinction du Panda Géant appuyé par les différentes Organisations Non Gouvernementales. Je suis soulagé de voir qu’ils sont encore dans nos mémoires comme vivants et je suis à la fois terrifié à l’idée de porter une de ces fourrures.

Cependant, je sens que je n’appartiens pas vraiment à mon époque. Où est ma place ?

Et cette sorte de toison qui me gratte encore.

Puis, un jeune homme s’approche de moi. Il a l’allure d’un aventurier européen : Claude Liwings-Stones. Inimaginable ! Il semble que le panda soit vraiment sacré dans cette ethnie. Il incarne par ses couleurs noire et blanche l’équilibre dans toute sa définition. Ce que je ne comprends pas, c’est l’émerveillement de l’éminent ethnologue, sa fascination à mon égard.

C’est assez saugrenu ! Au lieu de me saluer ou de me serrer la main comme un gentleman, il me caresse affectueusement comme un chien. Est-ce une coutume ? Chacun semble imiter le célèbre ethnologue. Drôle de rituel ! Cependant, j’aime sentir la chaleur humaine me traverser le corps. C’est vraiment agréable. Puis, un doute : cette fourrure qui me gratte ne serait-elle pas… Non, j’oublie ce qui me traverse l’esprit !

Que veulent-ils de moi ?

Puis, dans la foulée, Liwings-Stone propose au chef que nous nous prenions en photo avec les indigènes.

J’ai comme mal au dos. La position debout me fait horriblement mal. Un peu comme si j’avais passé toute une nuit allongé sur un sol dur.

Je dévisage l’aventurier. Puis, je remarque un collier d’où pend une statuette représentant une sorte d’ours-zèbre : un panda géant aux allures de zèbre.

Puis, ils me font avaler un élixir marron comme du cacao mélangé au lait. La texture de l’abreuvage est délicate. Il m’entraîne dans les profondeurs de mon sur-moi. Je rentre en transe, en symbiose avec la tribu, Liwings-Stone et Dame-Nature…

Tout à coup, la mécanique du rituel prend une certaine ampleur bien huilée. Les indigènes se mettent à chanter en honneur de leur divinité : mère de leur civilisation. Je le sais de par leur attitude assujettie. Ils scandent en chœur : « adoo du a gwé é noo fa mata oulé lé adoo…»

Et moi, j’embrasse la vie qui m’anime tel un animal sauvage en pleine mutation.

D’après l’ouvrage le Panda Africain, leur légende raconte que l’être humain a deux âmes : une le jour, l’autre quand vient la nuit accompagnée de la pleine lune !

Comme une vieille pellicule noircie par le temps, je vois tout en noir et blanc

Atterrissage au son de la douce voix de la talentueuse Betty Booppy…

Le réveil sonne. Une chanson de Betty Booppy raisonne dans mes oreilles : non je ne rêve pas, je suis allongé sur mon canapé… l’enveloppe posée sur la table basse et la photo accrochée entre mes mains. Je prends le temps de regarder la vieille photo en noir et blanc : j’ai une intrigante sensation. Il plane dans l’air comme un parfum de déjà-vu. Je distingue, les yeux cachés derrière mes grosses lunettes, un panda zébré. Je reconnais le chaman albinos et Claude Liwings-Stone qui entoure l’animal. Je me souviens très bien de la scène car j’y étais. Enfin ! Pourquoi avoir trafiqué une photo pour y mettre le Panda Africain comme l’appelait Liwings-Stone ? Cela n’a aucun sens… J’avoue que je suis quelque peu décontenancé. Etrange, je ne sais plus ce que je suis !

C’est assez bizarre parce qu’il me rappelle ma vieille peluche bicolore qui reste là, sur l’étagère de mon buffet, posée au-dessous d’un tableau africain. D’ailleurs, Boule de neige – c’est son petit nom – m’accompagne depuis fort longtemps dans la vie ! Cette dernière m’a toujours apporté l’amour de ma jeunesse… Soudain, je l’entends venir à moi. Mon âme est comme happée.

Je ne sais plus si je suis un homme rêvant d’être un Panda Africain ou l’inverse ?

Immobile, un homme assis sur son canapé semble dormir…

 

Emorizo, alias F. Ménez

 

Copyright © Tous Droits Réservés, Extrait de « Rendez-vous insolites avec le destin » (2009), F. Ménez – 2022

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