
Aux origines…
Depuis ce temps qui m’est si lointain, les miens et moi-même tentons de survivre dans les longs couloirs obscurs du corps terrestre. Les Prêtres-rois, ayant atteint le Grand Âge de la raison, révèlent avec beaucoup de méfiance l’existence du Dieu de la Mort : Kïmzak. Dès la naissance, les nourrissons humains sont avalés par la machine infernale de la propagande. Les Prêtres-rois les conditionnent de sorte qu’ils comprennent que quiconque osera franchir les frontières de l’insouciance connaîtra une mort sordide et leur âme sera à jamais condamnée. Selon les Anciens – ceux qui détiennent les clés de l’Humanité, rien n’existe autre que ce que nous connaissons déjà… Kïmzak est le gardien du monde des morts dans sa plus grande morbidité.
L’homme et la femme ignorent réellement qui ils sont dans leur définition même. Cela fait presque trois siècles – une éternité pour la jeune nouvelle humanité – que nous parcourons les veines sinueuses du corps de la terre en suivant aveuglément et inlassablement les Anciens… Ils sont nos guides spirituels. Qui ose affronter et confronter leur vérité se verra châtié à jamais par le reste du groupe. Il sera condamné à errer entre le monde du Dieu Kïmzak et celui des humains. On ne joue pas avec le feu… au risque de brûler ses ailes.
Je laisse couler goutte à goutte, dans un mensonge consenti, la Vérité. Celle-là même que les Anciens nous dictent avec beaucoup de foi, celle qu’ils veulent bien nous faire avaler. Leur dogme est irréfutable. Cette jeune civilisation s’est construite autour de la connaissance du Monde, d’un mensonge que les Anciens ont pondu pour une raison que j’ignore encore. En tout cas, je ne partage pas leur point de vue.
Une scène s’impose à moi : je vois ces images que m’a transmises par trans-encéphale mon vieux Père. Dorénavant, ses souvenirs m’appartiennent. «Au loin, là-bas, à l’horizon d’un matin, le Soleil vomit violemment ses dernières larmes, pleines de charmes ! Il crache sauvagement ses poumons de plein fouet. Juste avant d’enterrer le cœur en flamme son dernier souffle, un vent-feu embrasse une dernière fois le ciel de rouges sourires… » Je me réveille brusquement. Mon cœur bat la chamade… Ce n’est rien qu’un sordide rêve, un vieux cauchemar que je traîne dans mes bagages et qui me hante depuis si longtemps. Je suis fatigué par les mouvements incessants de ces nuits qui s’agitent. J’ai peur ! C’est drôle, mais j’entends encore le rire de la mort me titiller les tripes… Je sens encore la mort en train de dévorer mes larmes en lambeaux, les restes… de cadavres.
Chaque jour, je prends conscience de ce que les autres Anciens projettent pour le devenir humain : la naissance d’une nouvelle humanité qui prend forme au-delà de toute espérance. Elle oublie l’ancien Monde.
J’ai peur de ce que nous sommes devenus. Des taupes à la fuite d’un monde trop vite oublié. Ce n’est pas la première fois qu’un tel rêve me rappelle la Vérité. En effet, je suis parfois en proie à des hallucinations : je revois le monde tel qu’il était… autrefois. Plein de couleurs.
D’ailleurs, seuls les Anciens ont le pouvoir sur le trans-encéphale. Ils peuvent communiquer leurs souvenirs d’un individu à l’autre dans l’incognito. Et, ceci se fait généralement de génération en génération. C’est une sorte de passage à témoin, un relais obligatoire d’un Ancien à son fils. La caste des Anciens se compose des Savants et des Prêtres-rois. Ils détiennent les clés du pouvoir. Nul autre humain n’est au courant, parmi d’autres technologies, de l’existence d’une telle machine. Les souvenirs et le savoir sont sélectionnés selon leur importance sur la Société. Mon Père était l’un des leurs. J’ai ainsi eu le privilège de recevoir l’héritage de mon Père : son passé – le sien – et celui de toute notre lignée.
Mais, ils n’ont pas prévu de bogue dans leur Système. Je suis, comment le dire, leur paradoxe : un être humain doué de raison et, le plus important, de sentiments. Et, contre mon gré, je traîne la patte avec des souvenirs encore flous.
Les Anciens me réconfortent en me disant que je passe par une phase de conscience et que ceci détermine et confirme la nécessité d’une vérité qui se veut protectrice pour la civilisation. Mais, j’ai du mal à accepter ce mensonge qui émiette la véritable Histoire de l’Homme. Ainsi, je me rebelle contre cette infamie. Et, me voilà pourchassé par les autres Anciens qui voient en moi un danger imminent, une plaie pour leur plan à grande échelle. Je ne peux pas me résoudre à être un engrenage d’une machine bien huilée, seulement là pour subir ma condition d’Ancien.
Ces jours-ci
Je sais que les Anciens mentent. Les hommes et les femmes ne sont que des marionnettes qui survivent. Comme je sais aussi qu’il existe une surface au-dessus de nous, même si ce concept m’échappe un peu. En effet, qui pourrait imaginer autre chose que des galeries sans fin, des cavités profondes ? D’ailleurs personne ne s’est aventuré au-delà des frontières de notre monde. Elles sont bien définies. De plus, j’ai un peu de mal à concevoir un monde autre que ce que nous connaissons même si les souvenirs de mes aïeux m’invitent à voir plus en profondeur la Vérité. Mais chut, n’en disons pas un mot ! Car les Anciens me croient mort et enterré avec la véracité de mes pensées incongrues depuis fort longtemps ! Pour l’instant, je me fais discret, aussi petit qu’une souris. Je me cache dans l’ombre d’un simple humain, déguisé pour ne pas attirer l’attention. Je suis une sorte de sentinelle qui guette les moindres faits et gestes des autres humains. J’ai ainsi pu trouver, je le crois, la faille… qui a mûri ces dernières années.
On nous fait croire, semble t-il, que l’homme et la femme sont loin d’être ignorants ! De nombreuses théories conduites par les Anciens sur l’évolution sur la marche humaine dans son milieu naturel ont été illustrées et fondées en bon lieu. Moi, je sais qu’elles ne sont bâties que sur du vent, l’incrédulité, celle-là même qui flirte sans cesse avec nos pauvres esprits – ignares que nous sommes !
Je n’ignore pas totalement cet attachement à ce mensonge cousu dans du fil de fer, résistant comme de la maille. Mais, pourquoi ne pas assumer son passé… ? On n’en serait pas là à faire l’autruche au passé et à vivre dans un environnement peu adapté selon mes sources inconscientes. On nous fait avaler n’importe quoi. Je le sais car je baigne incognito dans ce marécage de simulacres et je suis moi-même un Ancien déchu. En effet, on nous fait croire que depuis la nuit des temps l’Homme n’a cessé de creuser son existence dans Ganê – sous terre selon les humains d’autrefois. Nous avons, paraît-il, toujours été des taupes ambulantes. Notre Humanité serait le prolongement de nos Ancêtres : les taupes. J’avoue que je suis dans le doute.
Les Prêtres-rois ont monté de toutes pièces des monuments pour sauvegarder intacte la mémoire humaine. D’ailleurs, ils ont entre autres érigé des statuts à l’effigie des Dieux – et autres Anciens – avec beaucoup de supercherie ! Jusqu’où ira l’hypocrisie… ? Il est vraiment temps d’agir pour faire un peu le ménage dans nos faux vieux souvenirs… !
Cependant, nul ne se plaint de la véracité des propos de ceux qui Savent. Sauf moi ! Car en effet, je sais et ce que je sais peut bouleverser la marche de l’Histoire qui poursuit la mauvaise direction. L’heure de la rébellion a sonné.
Étrange, cela m’amène à penser qu’il fut un temps où je ne croyais qu’en ce qui était dicté par les Prêtres-rois. L’existence de certaines contrées sauvages confinées dans mes rêves les plus fous s’arrêtait à Kïmzak, le Dieu de la Mort, là où règne le chaos, la fin de la conscience de soi en tant qu’être humain.
Au nom de la religion nouvelle, on a écarté du pouvoir religieux, politique et du savoir les plus dangereux selon les Anciens. D’ailleurs, le Peuple ne sait pas ce qu’ils sont devenus ! Au fait, ont-ils réellement existé ? Une légende raconte qu’ils auraient été dévorés par les Fauves de Kïmzak, lequel se trouve au-dessus du niveau interdit : le niveau 3. Je suis le seul survivant de cette politique d’étouffement d’esprit. Les Prêtres-rois ont bâti une nouvelle religion sur laquelle repose toute la civilisation autour du niveau 3.
L’Humanité est-elle prête à affronter, vent de face, ses vieux fantômes enfouis au fond d’un tiroir, dans le pénombre-oubli déguisé, dévorés par nos souvenirs falsifiés… ? Le souvenir : c’est ce qui nous rattache au passé, à nos lointains ancêtres. Et, qui sommes-nous au juste ? Des ectoplasmes errant aveuglément vers leur prochaine destination : un grand vide… ?
La vérité est ailleurs ! Elle peut être terrible pour l’Humanité souterraine – pour les âmes fragiles – si jamais elle l’apprend par inadvertance de vives oreilles. Il faut d’abord la préparer au risque de rendre fous les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux etc. il faut de toute manière qu’ils fassent face à leur réel destin.
Quant à moi, je continue à me laisser envoûter par les voies d’antan ! Une partie de moi se refuse à l’idée même d’être et d’avoir toujours été une taupe.
Je sais que nous ne sommes pas seuls. Le Dieu de la Mort est une des réponses à ce qui fait peur aux Anciens. Kïmzak n’est pas celui qu’il prétend être ! De plus, il n’est pas seul. Par cela, j’entends qu’ils sont plusieurs à vivre au-delà du niveau 2. Mais là, je ne sais pas ce que cela signifie. Les souvenirs hérités de mon Père sont quelque peu flous. Comment le dire ? Ils sont là, bien présents dans ma mémoire. Mais, la connexion est parfois perturbée par mon inconscient véritable qui se résigne à son appartenance à l’idéologie des Anciens. N’oublions pas que j’étais moi-même un Savant ! Cependant, contrairement aux autres humains, je n’ai pas subi de lavage de cerveau dans le sens propre du terme.
Un grand mystère qui hante ma vie : où est la porte qui conduit sur le toit du monde – drôle de concept, je dois l’admettre ! J’ai toutes les galeries inscrites à même ma pierre-mémoire comme tous les Savants. En effet, ce sont les Savants qui ont fait construire les galeries. Les hommes et les femmes pensent encore que ces galeries sont le vestige d’une lointaine civilisation, laquelle les a précédée.
Un instant, une vision me vient : « La Terre est baignée dans un océan de lumière par son amant : le Roi-Soleil. Il caresse sa peau brunie…C’est de lui entre autres que vient la vie… Mais, le ciel devient violence. Sa colère s’abat sur des milliards d’êtres humains. »
J’ai parcouru des milliers de kilomètres de galeries. J’ai traversé des gouffres, des cavités, des lacs souterrains et autres demeures. Je me suis même résigné à creuser la terre, mais je n’ai rien trouvé. Et si, ce que mon Père m’a légué n’était qu’un pur mensonge pour faire douter la communauté. Je réfléchis.
Greyck l’Ancien souffla un jour à son fils Hakan ses dernières paroles : « Ignore ce que tu sais. Apprends ce qui est… » Et ce fils, c’est moi. Mon Père Greyck faisait partie du Grand Conseil qui jugeait de la véracité de leur propre vérité. Le conseil réunit les onze plus anciens de la caste. D’ailleurs, certains étaient tellement sûrs de leur mensonge qu’elle devint l’unique dogme. En effet, il n’était pas bon de dire ce qu’il était advenu de la peau délicate de la Terre. Certains persistaient sur le fait que l’Homme était victime des caprices de Dame Nature. Mais, chut on se tient à la version comme quoi l’Homme a toujours connu ce que l’on nomme la terre, rien que de la terre autour, comme ces drôles d’insectes à l’apparence trompeuse et bien civilisés : les fourmis. Nous étions ainsi, des insectes… D’autres, comme mon Père, ne pouvaient se résoudre à ce nouveau mensonge. Ils savaient très bien ce qui s’était réellement passé : cela n’avait pas de nom ! Étant donné que mon Père était membre à vie du Grand Conseil, il ne risquait pas d’être déchu… On le respectait pour son glorieux passé. Ceci dit, il suivait le groupe, sachant qu’il ne pourrait pas changer la face du Monde. Il n’aimait pas la tournure qu’avait prise le destin de l’Homme.
Peu de temps après la mort de Greyck l’Ancien, voire un assassinat que je soupçonne de plus en plus, j’ai été traqué comme une bête. Ils ont finalement fini par croire au bout de quelques décennies que je n’étais plus que de la cendre, de la poussière grise qui ne pourrait pas donner naissance à la révolution qui s’annonce…
Chaque parole de mon Père prend naissance et dévore à nouveau mon Moi Intérieur. Il me semble saisir ce Monde bleu, vert, marron, gris, blanc et rouge ! Tant de nuances qui m’échappent.
Aujourd’hui, l’heure est venue. Je dois sauver l’Humanité. Depuis quelques décennies, je suis amené à kidnapper des jeunes qui ont encore une partie d’eux-mêmes intacte, prête à être reformatée pour recevoir la Vérité. Il faut qu’ils assimilent les grands principes et tout ce qui m’a été transmis. Je commence à me faire vieux. Ma mémoire s’affaiblit. J’ai en ma possession un trans-encéphale pour nourrir de mes souvenirs la nouvelle génération d’êtres humains. Je les conditionne durant leur sommeil inconscient la Bonne Parole. Cela fait près de quatre-vingts longues années que j’installe les prochains apôtres dans leurs sarcophages de verre et cryogènes au niveau interdit. C’est mon armée pour reconquérir l’Humanité…
Le secteur est souvent investi par les Soldats Tortionnaires. J’ai la chance de connaître les lieux. De toute façon, mon laboratoire se situe dans un endroit secret, inconnu des Savants ; là où je ne risque pas de rencontrer l’humanité salie par de belles paroles qui n’ont de sens que pour ceux qui envoûtent mon Peuple. J’évite d’être démasqué ou découvert : tel est mon quotidien.
Je me souviens. Oh oui, je me souviens de ce jour gravé à jamais dans ma mémoire « un sourire rouge qui fond en larmes la vie… Et aussi, ce doux vent d’automne me chuchotant aux creux de mes oreilles, ses vers sablés de délicates mélodies » Je revois le passé de mes aïeux tel qu’il m’est parvenu, traversant des chemins séculaires.
Quelque chose me saisit au vif : un autre souvenir qui s’accroche à moi comme un hameçon. Je n’arrive pas à le concevoir : une Humanité vide de bon sens, qui sacrifie sa Planète au nom du progrès. Ces horribles images heurtent ma conscience…
Chut, les voilà qui arrivent près du gouffre du Lion symbolisant la Déesse Ganê. Les Prêtres-rois et les Savants ouvrent la cérémonie en l’honneur de la Déesse de la Fertilité au pied de la statue. Ils se prosternent en inventant tout un rituel qui évolue selon leur humeur tous les quarante ou cinquante ans. Et oui, apparemment Ganê apprécie qu’on la divertisse ! Casser la routine des rituels permet aux Anciens de garder leur popularité et d’amener à fidéliser le Peuple. C’est presque devenu un sport ! Tout est bien rôdé. Ils ont inventé une machine qui émet des grondements qui semblent venir d’une voix caverneuse ! Bien entendu, les Hommes ne la voient pas.
Bien plus tard… Les Prêtres-rois font une marche solennelle de cinq cents mètres le long du gouffre du Lion. Puis, armés de leur sângah – une sorte de pendule auquel est accroché un porte-fumée, ils embaument un édifice haut de sept mètres qui domine la cité : le Sânga’nê, un Temple majestueux avec beaucoup de faste pour en prendre plein les yeux. Les colonnes sont telles des palmiers ornés de sculptures angéliques représentant des anges personnifiés – les Premiers Anciens en l’occurrence.
Tout le monde est convié à cette cérémonie qui a lieu une fois par trimestre. Quant aux jeunes, les Savants leur proposent un autre programme de propagande, les prémices de la doctrine.
Tous les hommes forment un chemin. Tandis que les femmes sont devant les Prêtres-rois et étalent des pétales de Yaké. Le Yaké est sacré pour les humains. C’est une sorte de fleur de lys miniature apparentée avec une rose bleue. Le tout est agrémenté d’une pluie d’huiles essentielles qui épouse le torse nu des hommes.
Et là, le dessin que forment les hommes est un pictogramme destiné à communiquer avec la Déesse de la Fertilité.
Les femmes sont vêtues d’une sorte de gayak, une dalmatique verte et bleue faite de soie. Cette dernière provient des cocons du maonax qui est un insecte très répandu dans notre Monde. Et, leur chapeau est fait de plantes exotiques…
Les fidèles inhalent ensuite la fumée du Nuk sacré. Cette inhalation est décrite comme une communion avec l’idéologie mise en place par les Anciens pour asseoir le Peuple.
On raconte que la Déesse Ganê soutient le Peuple grâce à leur force. Mais là, ne peut-on pas voir une supercherie ? Je suis choqué par l’ampleur du Mensonge orchestré depuis bien des siècles.
Je ne sais plus comment nos soi-disant ancêtres nommaient leur Monde. Je me souviens vaguement d’une couleur : rouge, pareille à ces lieux empreints d’un je-ne-sais-quoi. Mais, une autre couleur, plus ancienne celle-là, titille chacune de mes cellules. Elle est si désagréable mais son nom m’échappe ! Ah, foutue mémoire ! Pourquoi certains souvenirs ne font que passer puis se dissipent pour ne laisser qu’une case vide ? Les couleurs s’esquivent de ma mémoire, balayées par le temps… En quatre-vingts ans d’exclusion, ma vie sociale est quelque peu déjantée. Je suis un peu à l’écart. Je suis comme une sentinelle qui observe son adversaire au microscope. Mais, cela ne veut pas dire que je suis loin des miens. Non, je ne suis pas devenu fou. A partir du moment où l’on croit en un rêve, qu’on s’y attache, on maintient le bon cap… : sauver l’Humanité du simulacre qui se joue sous mes yeux. Je ne peux pas être indifférent.
Il y a si longtemps que nous vivons dans ces lieux obscurs. On me croit mort. Je suppose que je vous l’ai déjà dit ! On voulait ma peau pour le bon fonctionnement et le bien-être des humains – du moins ce qu’il en reste. Maintenant qui peut nous sauver si ce n’est moi-même et mon armée d’apôtres ? Car, je connais la Vérité. Nous sommes en fait les descendants des seuls survivants des cataclysmes qui ont eu lieu là où le Soleil rougit au crépuscule…
J’ai des flashs : la mort y règne en Maître ! Une seule note d’espoir surgit de cette tragédie jouée par les Premiers Hommes : les couleurs verte et bleue ! Je commence, malgré ma mémoire vieillissante, à cerner ce jeu qui se déroule dans ma tête : un scénario surréaliste s’écrit dans l’ombre en silence. Il y a des cris, des larmes, de la joie, de la peur, de l’angoisse, de la bêtise humaine. Cela suffit : j’ai le cerveau comme une citrouille. J’ai envie de partager mes souvenirs avec les autres humains. Je veux qu’ils sachent ce que je vois.
Bientôt, mon armée sera prête. Un peu de patience.
Les variétés culinaires sont minces. On mange quelques insectes pour leurs protéines, quelques racines de saluma – plante archaïque qui apporte les nutriments nécessaires à l’équilibre journalier. Troglodyte dans l’âme, les sous terriens se nourrissent aussi d’animaux des abysses mais c’est une denrée rare et chère.
Notre peau a bruni du fait du temps passé dans une étouffante chaleur dans ces longues galeries de taupes. Certaines ne dépassent pas trois mètres de diamètres. Nous sommes enfermés dans des grottes souterraines… Certes, il existe des endroits plus frais dans la croûte terrestre. Ça y est, je l’ai dit : la croûte terrestre ! Il y a peu de temps, j’avais aussi du mal à imaginer ce nouveau concept. Ma mémoire est pleine de surprises. J’ai tout de même quatre cents ans d’histoire qui se baladent sur des toiles d’araignées, accrochés à mon cerveau. Ce n’est pas si évident que cela de mettre de l’ordre dans ma boîte crânienne. Mais tout est un puzzle qui se résout au fur et à mesure.
Quand j’y pense : quelle bande d’ilotes sans cervelles… Ils avalent tout et n’importe quoi. Ils sont aveugles à ce qui est une évidence : nous ne descendons pas des taupes ! En tout cas, bientôt, je ne serai plus le seul à défendre l’idéologie d’une Planète tournant autour de ce que les Premiers Hommes nommaient : le Soleil. Leurs souvenirs s’engrènent avec les miens… Grâce au trans-encéphale, mes protégés profitent de l’Histoire des Hommes avant leur vie sous terre. J’ai hâte que mes apôtres prêchent la Bonne Parole aux quatre coins de notre Monde. Autrefois, la Planète s’appelait : TERRE.
J’en suis à une bonne centaine de soldats cryogènes prêts à répandre la Vérité irréfutable.
Avec les siècles qui ont filé, les Hommes ont perdu leur repère. Ils ne se souviennent plus de leur passé, de ce qu’ils sont et de leur propre histoire familiale dans la Grande Histoire. Dorénavant, ils ont tourné contre leur gré une page de leur Passé inscrit à l’encre de fer dans leur cœur. C’est un retour forcé aux origines qui me pousse à la Connaissance de nos aïeux et à prendre conscience des anciennes blessures…
Il existe en fait, selon la légende, deux races d’humains évoluant dans deux mondes différents : les terriens et les sous terriens ! Deux modes de vie totalement opposés…
J’ai quelques spécimens de mon armée qui ont disparu. Étrange ! Je dois absolument la mettre en marche. Je ne peux plus attendre.
Je distingue au fond une jeune femme. C’est une de mes dernières recrues. Il me semblait l’avoir mise sous sarcophage cryogène. Elle doit être une taupe mise à mes trousses pour retrouver ma trace. Ils ont dû faire appel aux grandes probabilités mathématiques pour créer un schéma de possibilités multiples qui au fur et à mesure de mes enlèvements de jeunes s’est resserré sur mon laboratoire. De plus, il manquait des sarcophages, mais anciens, dans la grotte secrète. J’ai fait preuve de naïveté en pensant que les Anciens me croyaient mort à jamais. Pourtant, j’ai pris mes précautions… Que s’est-il passé ? Je me suis fait avoir par l’administration très complexe des Anciens qui font l’inventaire de tout et n’importe quoi ! L’administration est lente mais contre mon gré m’a été fatale dans le temps. J’aurais dû agir plus vite… Mais, les Anciens n’auront pas le dernier mot !
Trop tard. Les Prêtres-rois découvrent en ce moment mon laboratoire. J’ai signé mon arrêt de mort. Cette fois-ci, ils ne me relâcheront plus… sauf si… Et non, je dois me rendre à l’évidence. Dorénavant, je suis un messie en exil. L’Humanité n’est pas prête à suivre le vrai chemin, celui qui mène à un monde qui est le Nôtre. Nous ne sommes pas des taupes. Nous ne sommes pas d’origine subterrienne comme le suggèrent les Anciens.
J’entends hurler au loin : « Laissons-le, il est déjà oublié de nos esprits. Il n’existe plus. Telle est la volonté de notre Déesse… Un jour il mourra seul.» Désormais, je suis condamné à errer dans les veines de la Terre. Je n’ai plus beaucoup de temps devant moi. Je me meurs. Je suis trop vieux pour remettre mon Plan de Sauvetage en route. Mais un bogue dans le Système est certes rare mais possible. Alors, j’essaye de garder l’espoir qu’un jour l’Homme retrouvera la Lumière.
Pourquoi les Anciens ne veulent-ils pas que l’on connaisse la Vérité sur la Terre ? Voilà bien près d’une centaine d’années que je cavale à travers les nombreuses galeries. J’ai d’ailleurs commencé à creuser un tunnel en zigzag pour monter à la surface une fois la Vérité Révélée… Mais le Plan de Sauvetage est tombé à terre ! J’aimerais pouvoir respirer à plein nez l’odeur de la Terre, caresser ce que l’on nommait un cheeseburger… J’ignore ce que c’est mais apparemment mes ancêtres l’appréciaient.
Je m’approche du but suprême : la surface de la Terre. J’ai les yeux qui piquent. Telle une taupe qui aurait par miracle le sens de la vue, je suis aveuglé par le Soleil. Ce dernier brûle ma peau. Mes yeux mettent un temps à s’adapter à la lumière. Soudain, en voyant les images qui défilent devant moi, je prends conscience du chaos. Le paysage est teint de couleurs blafardes et agressives. La végétation semble avoir retrouvé ses droits face à ce que l’on appelait la Pollution.
Tout me revient comme un vieux disque dévoré par le temps. Ma vérité n’était basée que sur des souvenirs sélectionnés lors du transfert de mémoire. Était-ce un moyen à mon Père d’attiser ma curiosité et de trouver par moi-même ce qui s’était passé ? Je suis horrifié et pris d’un malaise. Le spectacle est si désolant. Ce ne sont que des ruines, des odeurs pestilentielles – qui se laisse balayer par le vent – et autres. Le décor est impénétrable.
Je crie au ciel : « Vous saviez et vous n’avez rien fait ! Pourquoi avoir abandonné la Terre ? » Ce que l’on nomme le réchauffement climatique a eu raison de notre bêtise… Une pierre tombale à la place du cœur.
Soudain sans prévenir, une horde de sauvages, assoiffés de sang, courent à ma rencontre. Je ne me sens pas le bienvenu. Je ne réfléchis pas. Je les vois s’approcher avec leurs grandes pattes. On dirait des humains hybrides ou que sais-je ? Humains : ils devaient l’être.
Ma curiosité me ralenti.
Je saute dans ma tanière, ce tunnel sans fin…
J’espère qu’ils ne m’ont pas suivi… au grand damne l’humanité déguisée.
Emorizo, alias F. Ménez
PS: dernière version 2017
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